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Dimanche 3 Août 1897


 004 - couvre-pieds en mousseline

CHRONIQUE DE .L'ÉLÉGANCE

C'est un souffle, un nid de soie que ces nouveaux couvre-pieds en mousseline de soie pékinée à larges raies, doublés de marceline. Ils sont piqués au long, à intervalles réguliers, dans le sens de la double raie; On les entoure d'un haut votant dé mousseline de soie pareille doublé de marceline, en bleu turquoise, couleur de rose, paille, lilas, Parme, blanc, selon la nuance de la chambre. Rien n'est plus élégant, plus agréable et plus léger à garder sur son lit pendant l'hiver.

Une recette
de
Mme de Bonnechère

 Talmouses à la Saint-Denis.

Talmouses à la Saint-Denis — Prenez une poignée de farine de froment passée au tamis, 300 grammes de fromage à la pie, 150 grammes de fromage de Brie nettoyé, sel, pétrissez le tout, ajoutez 125 grammes de beurre fondu, maniez de nouveau avec des œufs, couchez la pâte, taillez les talmouses, que vous ferez cuire à feu vif.



La publicité sur les boîtes d'allumettes a été autorisée par une loi du 28 janvier 1910.
Alexandre Millerand a été élu président de la République en septembre 1920.
La section de Tarentaise du Club alpin français a offert un piolet d’honneur au Président Félix Faure, président de la République, en souvenir de sa traversée du col de la Vanoise au cours de l’été 1897.
347 marches sont à gravir pour parvenir au premier étage de la Tour Eiffel.

CONSEIL UTILE

 Manière de faire un bon thé

Manière de faire un bon thé

En hiver, la meilleure boisson chaude est le thé.
Le Bulletin de la Société d’horticulture du Doubs nous donne les prescriptions suivantes pour faire un bon thé :
Il y a le thé noir et le thé vert : servez-vous du thé noir, car le thé vert, le meilleur, reste en Chine, et celui que l’on exporte n’est qu’un mélange de plusieurs espèces inférieures. Prenez plein une cuillère à café par tasse ; versez dessus de l’eau chaude, presque bouillante, que vous jetez de suite; puis, une seconde fois, versez de l’eau ayant la même température, que vous faites infuser mais jamais bouillir; placez votre théière, en porcelaine, bien fermée, près du fourneau, pour que le thé ne perde ni sa chaleur ni son bouquet; laissez passer cinq minutes et buvez, mais sans sucre ni lait les gourmets, les Chinois, n’ajoutent jamais rien.

 USAGES DU SIECLE

USAGES DU SIÈCLE


Les deuils de famille

On nous demande quelques renseignements sur la réserve que les gens du monde doivent observer pour les deuils de famille.

Le code du deuil est réglé par des usages fixes et que chacun connaît. Il est plus délicat d'observer les nuances mondaines qui s'imposent, pour les deuils de convenance.

Nous ne parlerons que de ceux-ci ; les deuils de cœur ne se portent pas sur les habits. Le deuil se divise généralement en trois périodes.

Le grand deuil de crêpe se porte pendant la première moitié du temps fixé le deuil en tout noir habillé, et le demi-deuil en gris, violet et blanc, se partagent la seconde période.

Que le deuil soit d'un an, comme celui d'un père ou beau-père, ou de trois mois, comme celui d'un oncle, il est de haute convenance de ne prendre aucune part à la vie mondaine et de se renfermer comme relations dans la plus stricte intimité tant que l'on porte le grand deuil. On reçoit les visites de condoléances, mais on n'est tenu de les rendre qu'après la première période écoulée. Après ce temps, on peut commencer à sortir, mais en gardant beaucoup de réserve, comme l'indique le décorum des vêtements, qui restent noirs. Les étoffes de soie, les passementeries et garnitures seront mates.

Les chapeaux, sans être voilés de crêpe, seront encore endeuillés les gants et accessoires entièrement noirs, point de bijoux, sinon des perles. Si l'on va au concert, au théâtre pour entendre de ta musique, ce qui pour bien des personnes est une diversion utile, on aura soin de ne pas se montrer en grande loge. Il est de bon goût de ne pas paraître dans les petits théâtres bouffes. On acceptera chez des amis des invitations soit pour diner, soit pour certaines réunions musicales, à condition que cela ne dépasse pas un cercle restreint. En un mot, sans proscrire toute espèce de relations, on évitera pendant la seconde période du deuil de se mêler aux réunions ayant un caractère de grande réception mondaine.

Cependant, on pourra se montrer en visite chez des amis, à leur jour, à des conférences, réceptions académiques, etc., etc. On pourra également donner quelques dîners intimes.

Dès que l'on est arrivé à la période du gris, du violet et du blanc, on peut sortir selon ses habitudes. Cependant, on devra attendre la fin du deuil pour rouvrir ses salons. Le deuil de veuve se porte dans la retraite absolue et austère, pendant huit mois au minimum. Après ce temps, la coupe des vêtements pourra perdre de son apparence monacale, on commencera à sortir dans une étroite intimité. Les femmes veuves qui ne sont plus jeunes, qui ont une nombreuse famille, continueront naturellement à s'en entourer, à recevoir leurs enfants et leurs petits-enfants à dîner chez elles, mais sans y admettre d'étrangers.

Le deuil de veuve se porte à l'anglaise, avec le bonnet blanc. Les cols et manchettes de linon à grand ourlet. Après un an et un jour, on quitte le crêpe et les lainages mats on commencera à porter des vêtements plus habillés et à pouvoir retourner chez ses amis. Après deux années, on peut rentrer dans le mouvement mondain.

Ce deuil se porte souvent toute la vie, ce qui sied aux femmes ayant dépassé ta jeunesse. Mais les obligations qu'il impose cessent avec les périodes que nous indiquons.

Le deuil s'impose aux hommes d'une façon moins sévère. Ils retournent à leurs affaires, à leur cercle dès que leur état d'esprit le permet. Il est admis de les voir au théâtre même en grand deuil. C'est une question de tact et .de cœur que chacun règle selon les obligations de la carrière ou des affaires. Mais leur présence est peu convenable dans les lieux de plaisir tant que le grand deuil s'impose.

Le Gaulois — 8 janvier 1897

 PETIT CARNET

PETIT CARNET

Le diner offert aux membres de la commission supérieure de classement par le général Saussier, gouverneur militaire de Paris, a eu lieu hier soir, à sept heures et demie, à l'hôtel Continental.

La table, ornée avec beaucoup de goût, comprenait quatre-vingt-dix couverts. Voici la liste des invités Le général Billot, le général Davoust, grand chancelier de la Légion d'honneur les membres du conseil supérieur de la guerre, le président de la commission de classement des troupes de la marine, l'inspecteur général de l'artillerie de marine, les commandants de corps d'armée, le préfet de la Seine, le préfet de police, le préfet de Seine-et-Oise, le secrétaire général de la présidence de la république et de la grande-chancellerie, le directeur du cabinet du président de la république, tous les officiers généraux et assimilés employés au ministère de la guerre et dans le gouvernement de Paris.

Le menu était ainsi composé :

Huîtres royal Zélande

Potage tortue aux quenelles de volaille

Bisque d'écrevisses

Turban de sole à la Joinville

Filet de bœuf à la Régence

Poulardes braisées aux truffes

Chaud-froid d'ortolans à la Russe

Homard à l'américaine

Granité au cherry-Brandy

Marquise à la bénédictine

Bécasses flanquées de cailles

Salade de romaine

Parfait de foie gras au Champagne

Pointes d'asperges à la crème

Oranges sautées à la bordelaise

Poches à l'Impératrice

Glace Comtesse Marie

Gâteau Plumcake

Corbeille de fruits Bonbons Petits fours

Amontilado supérieur

Château-Yquem 1890, Saint-Emilion en carafes Château-Latour 1878, Clos-Vougeot 1874

Moët impérial

Le général Saussier présidait, ayant à sa droite les généraux Coiffé, Hervé, Brugère, Varaigne, de Boisdeffre, Caillard, le préfet de la Seine, le général Borgnis-Desbordes.

Et à sa gauche, les généraux Caillot, de France, Larchey, Brault, Riff, de Sesmaisons, le préfet de police et le général de Saint-Germain.

En face du général Saussier avait pris place, le général Billot, ministre de la guerre. A droite du général Billot se trouvaient, les généraux Davout d'Auersuedt, grand chancelier de la Légion d'honneur Jamont, Mercier, Zurlinden, Jacquemin, Zédé, Duchesne, le préfet de Seine-et-Oise.

A la gauche du ministre avaient pris place, les généraux de Négrier, Fabre, Giovanninelli, Pierron, de Garnier des Garets, Guioth, Nismes et le secrétaire général de la grande chancellerie.

La musique de la garde républicaine s'est fait entendre pendant le dîner.

Le Gaulois — 1er décembre 1897
 La cuisine moderne

La cuisine moderne.


Elle a l'air de vouloir joliment se rapprocher de la cuisine primitive la cuisine moderne ! Certaines maitresses de maison croient — passez-moi l'expression — épater leurs invités en leur offrant des épaules d'ours et des gigots de rennes, et voilà comment, alors qu'en toutes choses le progrès marche par bonds, l'art culinaire rétrograde jusqu'à l'époque où, dans les forêts de la Gaule, nos aïeux faisaient rôtir des quartiers d'ours et de renne à l'entrée de leurs cavernes !

Voici que le kangourou va introduire dans l'art de Brillat-Savarin un petit appoint exotique en faisant prochainement son apparition sur les tables européennes.

Des négociants australiens se sont en effet demandé pourquoi ils n'enverraient pas à Londres du kangourou tout aussi bien que des moutons. Et ils ont débuté en expédiant vingt-cinq quintaux de queues de kangourou, qui ont été vendues et qui ont servi à confectionner un potage très délicat qui ressemble à l’oxtail sup.

La douzaine de queues de kangourou se vend 15 francs.

A bientôt donc la généralisation de ce nouveau gibier, car vous n'ignorez pas que le kangourou marche à pas de géants !

Le Gaulois — 6 décembre 1897
 Les mois noirs.

Causerie du foyer - Vin Désiles


Les mois noirs.

L’hiver bat dans son plein : nous sommes dans les mois noirs. A l’intérieur, ce sont le flamboiement des lustres qui éclairent les longs dîners nuisibles aux estomacs débiles et les soirées sans fin qui épuisent les plus vaillants. A l’extérieur, c’est le froid qui vous prend à la gorge et vous glace jusqu’aux moelles, c’est le brouillard lourd tout chargé de bronchites, de pneumonies et charriant après lui une armée de microbes affamés.
Déjà on parle de tous, côtés d’épidémies meurtrières, et surtout de l’influenza, cette sournoise qui revêt mille formes ; car c’est bien d’elle qu’on peut dire :
Gare aux vieillards gaie aux faibles, aux maladifs a ceux qui sont épuisés par les veilles, où par les travaux de cabinet ; ils sont des proies marquées pour toutes les épidémies.
Pour résister à toutes ces influences nocives, il faut, sans attendre l’attaque, se mettre sur la défensive, et le meilleur moyen est de soutenir, d’augmenter la résistance même de l’individu, car les épidémies frappent les faibles et respectent les forts; elles n’attaquent que les épuisés, les pauvres en résistance vitale par suite de la misère de la fatigue du surmenage; les pauvres en puissance d’assimilation, ceux chez lesquels, les matériaux usés par la vie ne circulent pas, s’accumulent dans les tissus qu’ils désagrègent.
Celui-là n’est- pas contagionné qui est riche en force vitale et riche en force d’assimilation Heureux ceux qui naissent pourvus de ces deux forces ; mais chez ceux qui en sont pauvres, les toniques viennent réparer les injustices du sort. Et le meilleur prophylactique des épidémies est d’avoir recours à l’usage d’un tonique, relevant l’action de tous les viscères et en stimulant le fonctionnement.
Le Vin Désiles est le meilleur des toniques de ce genre : c’est pour ainsi dire une combinaison de toniques : tonique du cœur par la kola, tonique de l’estomac parla coca, tonique ries poumons parle tanin ; tonique du sang par le quinquina. Aussi le Vin Désiles est-il regardé comme le meilleur préservatif des affections contagieuses et des maladies en général.

Dr Hadet.

Il n'est plus de mauvaises digestions avec les Pastilles de Vichy-État, les estomacs les plus délicats sont délivrés par ce délicieux bonbon, de leurs aigreurs et de leur lourdeur. Préparées avec le Sel Vichy-État ou sel extrait à Vichy des sources de l'État, ces Pastilles sont comme le reflet adouci de ces célèbres sources Célestins, Grande-Grille et Hôpital. Exigez donc toujours les Pastilles de Vichy-État, si supérieures aux pastilles de Vichy du commerce.

 LES CHALEURS DE L'ETE -- Vin Désiles

LES CHALEURS DE L’ÉTÉ

L’été pourrait être la saison bénie, la période d’élection pour toutes les guérisons inespérées, mais pour tirer de cette chaleur transitoire tout ce qu’elle peut nous donner en vitalité, en santé, en jeunesse, il faut se placer dans certaines conditions physiologiques, mettre l’organisme en état d’obéir à ce coup de fouet que donne la chaleur à tous nos organes. Il faut soutenir par la kola le cœur, obligé de précipiter ses battements ; aider par la coca l’appareil gastrique, chargé de fournir à l’économie surexcitée un surcroît d’alimentation; réparer par le phosphate de chaux, à mesure qu’use fatigue, ce système nerveux qui doit maintenir la discipline dans ce monde cellulaire grisé de lumière et de chaleur; maintenir l’égalité de température pat le quinquina. Kola, coca, phosphate de chaux, quinquina, telles sont les quatre substances qui permettent à tout organisme de faire en été réserve de force et de santé pour l’hiver et qui font du Vin Désiles le médicament à conseiller pendant les chaleurs.

Dr Sandreau

Il y a des poudres de riz à tous les prix, mais les personnes soucieuses de leur santé ont adopté la Poudre Simon, dont le suave parfum obtient partout le plus vif succès.


N°6 ― Le feuilleton du journal

 La malicieuse personne avait app

La malicieuse personne avait appris à son pensionnat que les jeunes gens n'ont été créés que pour la commodité et la distraction des belles personnes, et comme elle se savait très jolie, elle cherchait en quoi le voisin de son père pourrait lui être utile ou agréable. Elle l'avait trouvé assez gauche dans ses mouvements, assez mal tourné dans ses vêtements noirs. Son visage, à vrai dire, lui avait paru sup- portable, encore qu'il fût déparé par un air de timidité qui le rendait glacial. Ce monsieur riait-il quelquefois, causait-il seulement, était-il capable de danser ? Enfin quelle ressource pouvait-il être pour une jeune fille, qui sortait des classes de Mlle Formentin, après dix ans de compression pédagogique, avec un désir immodéré de s'amuser ?

Paul Daniel ne paraissait pas vraiment offrir de sérieuses garanties, et il faut avouer que la première impression qu'il produisit fut défavorable. Mais il n'avait pas encore parlé, et tous ceux qui le connaissent savent quelle puissance de grâce et de séduction réside dans sa voix et dans son regard, quand il s'anime et veut convaincre. Le lendemain, après avoir étonné ses élèves par la distraction inusitée qu'il eut en faisant son cours, vers quatre heures, comme Mlle Guépin se promenait dans le petit jardinet qui s'étendait derrière la maison, juste assez grand pour contenir deux carrés de légumes, un puits et une plate-bande de giroflées, Paul se hasarda à pénétrer dans cet Éden. La jeune fille paraissait s'y ennuyer prodigieusement. Depuis le déjeuner, elle y faisait prendre l'air à sa rêverie, peut-être y cherchait-elle le serpent. Elle n'y trouva qu'un professeur de philosophie. Mais, ce jour-là, Daniel n'était plus paralysé par une terreur folle, il osa faire la conversation, et comme il avait de l'esprit, et surtout comme il désirait plaire, il sut distraire la charmante Florence qui dut s'avouer que la vie serait vraiment acceptable, à Beaumont, pour peu qu'il s'y trouvât une demi-douzaine de jeunes gens, professeurs ou autres, qui songeraient à mettre en commun leur ingéniosité et leur verve afin de lui procurer de l'amusement.

En attendant elle s'accommoda de son voisin, lui prodigua les sourires, les coquetteries, et l'affola si bien qu'il s'en ouvrit naïvement à sa mère, comme un véritable enfant qu'il était resté pour elle, lui déclarant que, hors de la possession de cette aimable fille, il ne connaissait pas de bonheur possible pour lui dans la vie. La mère Daniel fut très étonnée de cette soudaine éruption que rien n'avait fait prévoir, elle en fut même inquiète. Elle avait à peine soupçonné la présence de la jeune Florence dans la maison, et déjà elle en voyait les effets foudroyants. Son fils, à n'en pas douter, était en proie à une fièvre d'amour qui ne lui laissait plus la libre disposition de ses facultés. Et si le malheur voulait que du côté de la jeune fille il se heurtât à une résistance, très possible sinon probable, qu'allait-il devenir et qu'en pourrait-elle faire ?

Elle essaya de le raisonner, de lui remontrer qu'il était bien jeune, que sa situation, pour assurée qu'elle fût, n'était pas brillante, que la fille de M. Guépin montrait un goût d'élégance et un raffinement de toilette qui détonnaient avec le métier modeste de son père. Elle insinua que la jeune Florence lui semblait évaporée et coquette, et que la gravité du caractère de Paul s'accommoderait mal de cette légèreté. Les femmes de messieurs les professeurs étaient toutes personnes sérieuses et même un peu sévères; elle n'ajouta pas qu'elles étaient toutes laides, ce qui était vrai, et qu'il fallait que la femme de Paul le fût aussi. Il ne lui parut pas que le devoir d'un membre de l'Université dût aller jusqu'à un pareil renoncement professionnel. Elle ajouta à son discours beaucoup d'exclamations et un nombre considérable de soupirs, mais elle n'eut aucune prise sur l'esprit de son fils qui lui déclara, après comme avant, qu'il voulait devenir le mari de Mlle Florence, sous peine de ne prendre aucun plaisir à la vie. La mère Daniel était une brave femme, elle n'avait pas pensé une seule fois à elle-même, à son avenir, en tenant à son fils le langage raisonnable qui venait de le laisser si insensible. Elle dit alors : « Tu veux épouser cette jeune personne. C'est bien, je vais demain en parler à son père. »

Guépin était extrêmement appliqué à cheviller une persienne, quand Mme Daniel se présenta pour parler à son voisin. Celui-ci, sans remettre sa veste, introduisit la mère du jeune professeur dans sa salle à manger, qui était contigüe à son atelier, et pendant que ses ouvriers sciaient, rabotaient, clouaient avec un bruit diabolique, il fit asseoir la visiteuse et lui demanda, en criant, pour se faire entendre, ce qui lui valait le plaisir de la voir. Il se disait en lui-même : « Voilà une brave dame qui a besoin d'une bonne caisse pour serrer ses affaires à l'abri des mites et des papillons, pendant l'été, et qui vient me la commander. » Mme Daniel aussitôt, sans précaution oratoire déclara, en criant aussi, que son fils était amoureux fou de Mlle Florence et qu'il en perdait le boire et le manger. Le menuisier dit : « Fichtre ! » et comprenant qu'il n'était guère possible de continuer une conversation aussi importante au milieu d'un pareil vacarme, il se leva, ouvrit la porte de l'atelier, regarda l'heure au coucou qui battait, ajoutant son tic tac à tous les bruits du travail, et dit : « Garçons, il est 4 heures, tournez-moi les talons, allez goûter. Vous reviendrez à la demie. »

Il ferma la porte, se rapprocha de Mme Daniel et la regardant avec une surprise attendrie : « Alors comme ça, votre fils trouve ma Florence à son gré ? Ça ne m'étonne pas, car c'est une personne très instruite et qui sait se tenir comme dans la société. Il est sûr qu'elle n'est point faite pour épouser un ouvrier comme son père. Mais vous savez, ma voisine, je ne la contrarierai pas, et avant tout il faut que M. le professeur lui plaise. Pour ce qui est de l'instruction, je trouve flatteur d'avoir un gendre savant, moi qui ne suis qu'un âne. Ma Florence aura un joli sac, quand j'aurai fini de travailler le bois, et pour l'instant je lui constitue dix mille francs en dot. » Mme Daniel dut confesser avec un peu de souci que son fils n'aurait rien que ses appointements, mais qu'il pouvait compter sur l'avenir. Un homme de sa valeur n'était pas fait pour s'enterrer toute sa vie dans un lycée de province. Elle prononça le mot de « Paris » et vit la figure du menuisier s'épanouir. Il était évident que le brave homme, si simple et presque humble quand il s'agissait de lui-même, avait rêvé pour sa fille de brillantes destinées. Mais il devint réservé, presque silencieux, à partir de ce moment-là, et accueillit les amplifications de Mme Daniel avec un air de gravité. Il déclara à la voisine qu'il parlerait à sa fille de la proposition qui lui était faite, et que si elle ne la repoussait pas de prime abord, il consulterait certaines gens dans lesquels il avait grande confiance, afin de savoir au juste ce que la carrière d'un professeur de philosophie pouvait offrir de satisfaction à la juste ambition d'une femme.

Mme Daniel, comprenant qu'il n'y avait plus une parole utile à échanger avec Guépin, prit congé de lui en le priant de ne pas laisser languir son fils qui se morfondrait en attendant une réponse. Le menuisier retrouva sa langue pour dire qu'il savait ce que c'était qu'aimer, et qu'il ne voulait faire de chagrin à personne. Il se montra bonhomme, comme au début de l'entretien, et ses ouvriers recommençant à faire rage dans l'atelier, il reconduisit Mme Daniel jusqu'à l'escalier, et lui fit ses adieux en pantomime.

GEORGES OHNET
La suite ...

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