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Dans l'actualité des ...

 21 mars

Dimanche
21 mars 1897

Un journal russe arrivé hier matin à Paris, la Novoié Vrémia, publie l'information suivante, dont nous croyons inutile de souligner l'intérêt :

Les visites des hauts personnages étrangers qui vont être nos hôtes commenceront avec la semaine sainte. L'empereur d'Autriche viendra le premier, puis le roi de Siura, l'empereur allemand, le prince héritier d'Italie et la princesse de Naples, le prince Nicolas de Monténégro, le grand-duc de Hesse-Darmstadt et la grande-duchesse, et enfin, le Président de la République française, Félix Faure.

Le Président Faure arrivera sur un cuirassé ; il sera escorté par une escadre qui, pendant, la durée du séjour en Russie, mouillera partie dans la rade de Cronstadt, partie au nouveau Peterhof. Faure habitera au nouveau Peterhof dans l'aile du grand palais dite « Sous les armoiries ». Après les fêtes au nouveau Peterhof, le Président de la République se rendra pour quelques jours à Moscou.


C'est à l'unanimité que le Conseil municipal de Nancy, assuré de l'assentiment de toute la population, a décidé, dans sa séance secrète, de demander au ministre de la guerre de vouloir bien étudier la question des fortifications de la ville.


L'incognito parisien de M. et Mme Rigo vient encore de s'affirmer hier soir de la façon la plus délicate

L'heureux couple se trouvait dans une loge à la Scala, lorsque, à la scène de la revue où le tzigane et la princesse font leur petite exhibition, la salle entière, étonnée de posséder, à la fois, les modèles et les originaux, se tourna vers la loge où trônaient M. et Mme Rigo et les associa aux mêmes applaudissements que leurs sosies de la revue. M. Rigo, en vrai Parisien, se précipita alors sur la scène, et, après avoir gracieusement salué le public, il embrassa la Mme Rigo du théâtre au nom de la Mme Rigo de la ville. On devine l'enthousiasme qui s'ensuivit. M. Rigo, retourné à sa loge, sortit triomphalement au bras de sa gracieuse compagne, la vraie, la seule Mme Rigo dont quarante sergents de ville étaient venus assurer la circulation.


Devant la décision prise par le Conseil municipal de Paris de laisser passer, malgré toutes les protestations, un tramway à traction mécanique à travers le rond-point des Champs-Élysées, M. Maurice Binder vient d'avertir le ministre des travaux publics qu'il allait à nouveau l'interpellera ce sujet.


La « great attraction » féminine de cette semaine va être le trousseau vraiment princier exécuté pour le mariage de la princesse de … par la Grande Maison de Blanc et exposé dans ses vitrines, boulevard des Capucines. Exposé en partie seulement, car les plus belles pièces, sont visibles à l'intérieur. En même temps a lieu l'ouverture du nouveau rayon de jupes et corsages.


Onze vieillards de la commune d'Huriel (Allier) ayant dépassé quatre-vingts ans ont eu l'idée originale de se réunir en un banquet. L'âge des convives réunis formait 935 années. Après avoir pris un verre de quinquina Dubonnet, qui est, on le sait, l'apéritif favori des vieillards, le repas eut lieu, très gai, malgré l'indisposition d'un convive qui avait absolument voulu ajouter force vermout dans son vin blanc.


« L'estomac, voilà la forteresse du corps humain ». Cette vérité, émise par Galien, Claude Bernard l'a confirmée en, disant que la prophylaxie des maladies microbiennes consiste uniquement à fortifier l'être humain et à accroître la valeur du sang. Consolidez donc la forteresse par l'usage de l'eau digestive et reconstituante de Pougues.


De Londres:

« Lord Salisbury, qui paraissait très bien portant hier à la Chambre des lords, a été, paraît-il, saisi dans la soirée par la fièvre. Sur l'avis des médecins, le premier ministre garde le lit.

» Dans certains milieux on incline à penser qu'il s'agit là d'une influenza diplomatique. »


De Monte-Carlo

 « M. Eug. Morand a fait ces jours derniers, au palais des Beaux-Arts, une conférence sur les Évangiles apocryphes. L'auditoire des plus select, charmé et intéressé par l'éloquent conférencier, lui a fait un accueil des plus flatteurs. »


MORT D'UN CENTENAIRE

LE HAVRE, 20 mars. D'un correspondant. – Un centenaire, le docteur de Bossy, est décédé ce soir, à l'âge de cent quatre ans.

Il y a quelques jours encore, le docteur de Bossy faisait ses visites à ses malades.


Suivant le désir exprimé par M. Chaplain avant son départ, le directeur des Beaux-Arts vient de confier la direction artistique de la manufacture de Sèvres à M. Sandier, architecte, auteur d'études sur les matériaux et les principes de la décoration moderne, qui était, depuis dix-huit mois, chef des travaux de décoration de la manufacture.


Point de longue vie sans bonnes dents. Conservez-les par l’Eau de Suez, le plus cher, mais le meilleur de tous les dentifrices.

 22 mars

Lundi
22 mars 1897

On annonce pour aujourd'hui une séance sensationnelle à la Chambre. Il y a donc quelque chance pour qu'il ne s'y passe rien. En matière parlementaire, il faut généralement prendre le contre-pied de ce qu'on dit.

Quoi qu'il en soit, l'ordre du jour porte la discussion de l'interpellation -de M. Mirman sur les maîtres répétiteurs. On compte livrer là-dessus une forte bataille à ce gouvernement qui aie grand tort de s'obstiner à vivre et qui, après avoir traversé l'automne et l'hiver, voudrait encore voir fleurir le printemps.

Deux ou trois fois déjà, on a placé sous ses pieds la fameuse pelure d'orange il a glissé dessus sans encombre. On va encore essayer avec, les maîtres répétiteurs, qui ne sont ici que pour la forme, et qui seraient bien bons enfants s'ils se figuraient que ce qu'on en fait est par tendresse pour eux. De petits conciliabules ont eu lieu dans les coins, des chuchotements significatifs ont été surpris. On a le vague espoir que la question de M. Argeliès sur Arton pourra venir au début de la séance et préparer une atmosphère troublée, favorable aux mauvais coups.

En somme, on fait beaucoup de bruit, et nous croyons que ce sera pour rien.


On a fait courir récemment le bruit que l'abbé Frémont était gravement malade.

En réalité, l'éminent conférencier, trahi par ses cordes vocales dont il a un peu abusé cet hiver, s'est vu simplement obligé d'interrompre le Carême qu'il avait promis de prêcher à la cathédrale de Bourges.

L'abbé Frémont est allé, sur l'ordre des médecins, se reposer à Menton, où il occupe ses loisirs à la préparation d'un grand ouvrage dans lequel il se propose d'établir, en dix ou douze volumes, la démonstration scientifique de tous les dogmes chrétiens.

Une aussi vaste entreprise n'est assurément pas le fait d'un homme à bout de forces.


Les journaux américains nous parlent du grand succès qu'obtient chez eux le beau livre d'art que prépare la maison Mame la Vie de Jésus, de James Tissot. Les cinq derniers exemplaires sur japon y ont été l'objet de véritables enchères et ont atteint le prix de 8,000 fr., chiffre, inconnu jusqu'ici pour un livre moderne. Les souscripteurs à ce livre ont donc la satisfaction de posséder une œuvre qui prend chaque jour plus de valeur.

Tous les grands noms d'Europe figurent sur la liste de souscription qui vient de paraître et constitue le véritable Livre d'or du monde moderne.


LES
EMBELLISSEMENTS
DE PARIS

Paris, dans ses grands quartiers, doit rester la ville de luxe qui attire les étrangers au profit de notre commerce et de notre industrie. Il sied donc d'applaudir à la belle installation que livrait hier au public une maison bien connue du Tout-Paris élégant.

On se sent, en effet, transporté loin de la banalité, devant le luxe de bon aloi dont le grand tailleur High-Life Tailor a entouré ses remarquables costumes à 69 fr. 50 sur mesure, et devant les très artistiques photographies représentant « la Mode d'après nature » C'est aussi génial de conception que parfait d'exécution !

 23 mars

Mardi
23 mars 1897

Le président de la République, après avoir arrêté, avec le préfet de la Loire-Intérieure, les détails de son prochain voyage dans la région vendéenne, a accepté hier l'invitation que lui ont faite les représentants de la Savoie de s'arrêter dans le département à son retour de Grenoble.


Un nouvel exemple du sans-gêne de certains bureaux vis-à-vis du public.

Un de nos amis emploie une domestique de nationalité étrangère. La déclaration légale a été faite à la préfecture de police dans les délais règlementaires.

Cependant, il y a quelques jours, cette femme recevait de la préfecture de police un avis par lequel on la priait de passer tel jour, à telle heure, à tel bureau.

Perte de temps. Service d’une maison désorganisé.

Or voici pour quel motif on avait fait venir cette femme du quartier Monceau au boulevard du Palais: but simplement pour savoir si sen nom s’orthographie par ch ou par sch !!!

Assurément la personnalité de M. Lépine est ici hors de cause. Mais n’est-ce pas un exemple typique du sans-gêne avec lequel les bureaux traitent le pauvre monde ?


Du Matin

Gros effarement, hier, chez les membres du conseil de révision du premier arrondissement.

Une masse opaque, que nul rayon Rœntgen n'aurait pu pénétrer, venait d'intercepter brusquement le soleil printanier filtrant à travers les vitres.

Cet écran difficilement mobile n'était autre que le conscrit Flomont, membre de la Société des cent kilos, faisant craquer le plancher sous le- poids de ses deux cents livres passées et exhibant complaisamment sans corset ses deux mètres de taille. Ajourné jusqu'à ce que cet embonpoint là soit rentré à l'alignement ! tonitrua le major.

Le pauvre garçon, qui rêvait, paraît-il, de lauriers militaires, se retira, tout contrit, tandis qu'un loustic lui conseillait de s'engager, comme volontaire, « en Grèce ».


ÉTOUFFÉ PAR UN CROISSANT

M. Desfrancs, négociant rue Lafayette, 85, confiait hier son enfant, le petit Colas, âgé d’un an à sa domestique pour qu’elle le conduisit au parc Monceau.

Au cours de la promenade, le bébé ayant eu faim, la domestique lui acheta un croissant qu’elle lui donna à manger. .

Tout à coup, sans qu’on puisse s’expliquer comment, un morceau du croissant s’arrêta dans la gorge du petit enfant dont la figure se contracta aussitôt.

On le transporta dans une pharmacie voisine, mais déjà l’asphyxie s’était produite, et l’enfant qui râlait, rendait le dernier soupir avant l’arrivée du médecin.


BAGARRE A LA MAISON-BLANCHE

Une grave bagarre s’est produite, l’avant-dernière nuit, place Jeanne-d’Arc, dans le quartier de la Maison-Blanche : un Alsacien, Louis Klamber, a été à moitié assommé par la foule.

Klamber avait, en effet, infligé dans la soirée une correction violente à un passant qu’il avait pris pour un enfant dont il avait à se plaindre. Le bruit se répandit dans le quartier que « l’Alsacien » venait de tuer un enfant.

Bientôt plus de mille personnes s’amassaient devant le logis de Klamber et une douzaine de justiciers improvisés le frappaient cruellement.

Le pauvre homme allait succomber quand la police intervint. Dix arrestations ont été opérées Klamber a été transporté à l’Hôpital de la Pitié.


LES PÊCHEURS DE TERRE-NEUVE

Saint-Malo, mars. De notre correspondant particulier. Ce matin, les grands transports Notre-Dame-du-Salut et Château-Lafitte sont partis, emmenant deux mille trois cent pêcheurs malouins à Saint-Pierre-Miquelon.

Ils formeront les équipages des goélettes saint-pierraises ou travailleront à terre au séchage de la morue pendant toute la campagne de pêche.

Tout un concours de population assistait au départ en masse des sympathiques pêcheurs de Terre-Neuve.


Conseil pratique

Que les cuisinières se persuadent bien qu'il est impossible de faire de la bonne cuisine sans le jus de viande qui lui donne le corps, l'arome et les qualités nutritives. Or le jus de viande par excellence, c'est l'Extrait de viande Liebig. Parfaitement pur, très concentré, sans aucune addition, il est tiré de la viande de bœuf dont on a éliminé les graisses et les gélatines nuisibles. Son emploi est des plus simples. Nous en reparlerons.


Il y a pour les eaux minérales comme pour les vins, une noblesse d’autant plus respectable pour les premières qu’elle est uniquement fondée sur leurs propriétés et les services rendus. Sous ce rapport, Vichy est privilégié, car ses célèbres sources de l’État : Célestins. Grande-Grille et Hôpital vont de pair  avec les crus les plus en renom de Bourgogne ou du Bordelais. Exigez donc toujours l’une de ces sources méfiez- vous des substitutions souvent nuisibles à la santé.


Pastilles Poncelet

N°5 ― Le feuilleton du journal

 Celui-ci ne prévoyait pas alors

Celui-ci ne prévoyait pas alors qu'il pourrait avoir des ambitions politiques. Il vendait des grains, comme avait fait son père, et courait les fermes du département, pour profiter des moments de gêne pendant lesquels il savait que les cultivateurs seraient obligés de vendre au-dessous du cours. Il gagnait de l'argent, à ce métier, mais il ne gagnait pas d'estime. On l'appelait volontiers « mangeur d'hommes ». Il n'en avait cure, car déjà, dans sa jeunesse, il était peu sensible au qu'en-dira-t-on et ne s'occupait que de lui-même. C'était un gars de trente ans, sec, petit, au regard jaune, à la mâchoire féroce. Comme on dit dans le peuple : il marquait mal. Mais il était en route pour la fortune. Un beau jour il songea que si le commerce des grains présentait de beaux avantages, le commerce de l'argent en présentait de bien plus sérieux, et au lieu d'acheter les récoltes engrangées, il se mit à prêter sur les récoltes sur pied. Le résultat ne se fit pas attendre. Ses capitaux, qui jusque-là lui avaient rapporté dix pour cent, commencèrent à lui rapporter vingt. Il s'établit à Beaumont, fonda la maison de banque Lefrançois, qui maintenant fonctionne sous la raison sociale Bertrand-Féron et Cie, et contribua, dans la plus large proportion, à la ruine de l'agriculture dans le département de l'Oise. On cherche le moyen de faire cesser la crise agricole, et on s'occupe de voter des tarifs prohibitifs, qui étouffent le pays tout entier dans les liens d'une protection qui supprime tout commerce avec l'étranger. C'est de la folie ! Il n'y a qu'un seul procédé pour redonner du courage aux cutivateurs, c'est de les mettre à même de se passer des marchands de bestiaux, qui les volent, et des banquiers, qui les grugent. Et pour cela il n'y a qu'à créer des banques régionales de prêts à l'agriculture...

— Mon cher Richard, j'admire votre compétence, dit Mgr Espérandieu en riant, et je suis tout saisi de votre ardeur...

— Ah ! Monseigneur, c'est que tous mes parents sont grands propriétaires, et que, depuis que j'ai l'âge de comprendre ce qu'on dit autour de moi, j'entends discuter la question, et je l'ai vu résoudre par l'initiative privée... Mon oncle de Préfont a sauvé son domaine de l'Eure, en aidant ses fermiers au lieu de les étrangler, quand ils ont été atteints par la crise... Ce qu'il a fait, par affection pour ces braves gens, l'État devrait le faire dans l'intérêt national. Si, dans les moments difficiles, les cultivateurs trouvaient de l'argent à trois pour cent, et à long terme, au lieu d'être obligés de vendre leurs denrées, ou d'emprunter à douze et quinze, la prospérité renaîtrait dans les campagnes et aussi la confiance... Mais nous voilà bien loin de Lefrançois, quoique nous soyons au cœur de ses affaires. Ce coquin faisait l'inverse de ce que je recommande, et au lieu d'abaiser le taux de l'intérêt, à mesure que les difficultés devenaient plus grandes pour ses clients, il l'augmentait sous prétexte que l'argent était rare. Il s'engraissait ainsi de toutes les ruines, s'arrondissait de toutes les ventes et se choisissait, pour lui, les plus belles et les plus productives terres de la contrée. C'est ainsi qu'il est arrivé à posséder le domaine de Fresqueville près de Favières, et qu'il est devenu un des importants propriétaires fonciers de l'Oise. Il avait la quarantaine lorsqu'il vint s'installer à Beaumont. Depuis deux ans Paul Daniel, agrégé et docteur, était professeur au lycée de notre ville. Il avait fait revenir sa mère pour lui tenir son ménage, et sa vie, toute de travail, eût été la plus heureuse du monde, s'il n'avait rencontré Mlle Florence Guépin. C'était assurément la plus jolie fille qu'on pût admirer à dix lieues à la ronde et Votre Grandeur n'ignore pas que notre département est renommé pour la beauté de ses femmes...

— Richard, interrompit l'évêque, je vous trouve un peu risqué dans vos commentaires...

— Monseigneur, il ne peut y avoir rien de scandaleux dans une appréciation historique. Il est notoire que le territoire des anciens Bellovaques offre de purs types de la race gauloise étonnamment conservés à travers les âges, comme la Bretagne montre des spécimens kimris très accentués. Cette Florence était la plus délicieuse blonde aux yeux noirs qu'il fût possible de voir. Et la belle Mme Lefrançois ne donne qu'une idée effacée de ce que fut la ravissante Mlle Guépin. C'était la rose en bouton...

— Là ! là ! calmez-vous, ne chantez pas le Cantique des cantiques !

— Moi, je ne l'ai pas connue. Monseigneur. J'étais trop jeune. Mme Lefrançois est mon aînée. Mais mes oncles en parlent encore avec un enthousiasme si vibrant qu'il fallait vraiment que la rose de Beaumont, ainsi qu'on appelait Florence, fût une personne extraordinaire.

Le vieux Guépin, son père, était menuisier, au coin de la place de la Cathédrale. La boutique existe encore, c'est son premier ouvrier qui a pris la suite des affaires, quand Lefrançois, humilié de voir le nom de son beau-père sur une enseigne, et le beau-père lui-même en bras de chemise, rabotant au milieu des copeaux, emmena le bonhomme à Orcimont, une autre de ses propriétés, pour lui donner la surveillance de ses ouvriers. Mme Daniel habitait la même maison que le menuisier. Elle y occupait, au second étage, quatre pièces donnant sur la place, et l’escalier, qui conduisait à son appartement passait devant l'atelier du père Guépin. L'odeur du sapin travaillé montait jusque chez elle, et c'était une de ses inquiétudes de penser qu'une allumette, jetée par un apprenti négligent sous son établi, ferait de la maison un brasier avant qu'on eût le temps de ramasser ses affaires pour s'enfuir. Forcément, Paul, en descendant, voyait ce qui se passait dans l'atelier. Il écoutait avec amusement le grincement des varlopes et le ronflement de la scie mécanique. Un jour, il s'arrêta pour regarder; il venait d'apercevoir Mlle Florence, sortie de pension le jour même et installée chez son père. Le brave Guépin lui cria : « Entrez donc, monsieur le professeur, nous avons une habitante nouvelle à vous faire connaître. C'est ma fille, une personne savante et qui sera en état de vous répondre. » Paul franchit la porte du magasin, il marcha sur un moelleux tapis de sciure de bois, s'avançant ébloui, vers cette adorable jeune fille qui lui souriait illuminée par le jour cru qui passait à travers le vitrage, nimbée par les poussières blondes qui voltigeaient dans l'air doré, si rose, si fine et si potelée, qu'il en resta, comme dit le bon Rabelais, déchaussé de toute sa cervelle... Ce que fut cette première entrevue, nul n'eût pu le dire, pas plus Paul Daniel, qui ne reprit ses sens qu'en se retrouvant sur le pavé municipal, que Florence Guépin qui n'avait vu dans l'apparition du jeune homme qu'un incident très banal, un voisin qui circulait dans un couloir et qu'on appelait pour le lui présenter.

GEORGES OHNET
A suivre...
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