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Dans l'actualité des ...

 28 mars

Dimanche
28 mars 1897

CONSEIL DES MINISTRES

Le conseil des ministres s'est réuni hier à l'Élysée, sous la présidence de M. Félix Faure.

Le Conseil s'est occupé des diverses affaires intérieures en cours et des discussions qui se poursuivent devant les Chambres. Le ministre des finances a entretenu le conseil des points du budget de 1897 sur lesquels les deux Chambres n'ont pas encore rendu un vote conforme.

M. Hanotaux a rendu compte des allaires d'Orient.


Du Matin

LONDRES, 28 mars. De notre correspondant particulier'. Les journaux de ce matin dimanche, constatant que le blocus de la Crète n'a pas encore donné les résultats désirés, ils sont unanimes à espérer que l'entrevue de lord Salisbury et de M. Hanotaux hâtera la solution de la crise en Orient.

Le Sunday Times se promet beaucoup du concert européen.

L'Observer ne comprend pas que lord Salisbury prenne ses vacances en ce moment il espère que son entrevue avec le ministre français aura les résultats qu'on en attend.

« Il est certain, ajoute l'Observer, que le départ du chef du Foreign Office dans les conjonctures présentes, indique qu'aucun changement n'est à prévoir dans l'attitude d'aucune des six puissances. »


UNE RECRUE POUR LE CYCLISME

Du Gaulois:

M. Gladstone, actuellement à Cannes, publiait dernièrement force lettres et brochure pour faire connaître à l'Europe sa désapprobation de l'attitude de la diplomatie dans la question d'Orient.

Aujourd’hui, le « Grand Old Man » adresse à un de ses compatriotes les lignes suivantes « Je puis dire que je suis complètement maître de ma machine. »

Mais j’oublie de vous dire… M. Gladstone, qui a quatre-vingt-huit ans, apprend à montrer à bicyclette et commence à marcher comme un petit homme.


Le jour même de la visite-du tsar au président de la République, M. Félix Faure commanda à la manufacture de Sèvres un .groupe en biscuit, l'Offrande de l'hymen, destiné à être offert au général baron Freedericksz, aide de camp de l'empereur, premier attaché à l'ambassade de Russie, en reconnaissance des services rendus par lui aux deux pays alliés.

Ce cadeau, accompagné d'une lettre très cordiale du président, visent d'être remis à l'intéressé par M. Hanotaux, ministre des affaires étrangères.


Les Grands Magasins du Louvre, qui tiennent le premier rang pour les Confections de Dames, et dont les splendides salons sont si assidûment fréquentés par le monde élégant, ont voulu donner à leur rayon de Vêtements pour Hommes le même cachet d'élégance, et ont ouvert, au premier étage, une superbe galerie, que nous engageons, tous nos lecteurs à visiter.


ENCORE UNE MARÂTRE

Du Gil Blas

Nîmes, 27 mars.

La femme Laval, habitant Saint-Gilles, a été arrêtée hier par la gendarmerie pour avoir fait subir des traitements atroces à un enfant de onze ans, Victorien Laval, fils de son second mari.

Pendant l'absence du père, cette marâtre frappait le pauvre petit de coups de bâton et lui serrait le cou, où il avait des glandes, afin de le faire souffrir davantage. Elle le faisant souvent coucher sans souper et lui disait : « Il faut que tu meures! »

Ce petit martyr portait des chaussures dans lesquelles les clous sortaient à l'intérieur, lui meurtrissant les pieds.

A la suite des coups et des privations, l'enfant, depuis quelques jours, devenait aveugle.

Après l'arrestation de la femme Laval, l'enfant a été admis à l'hospice de la ville pour recevoir les soins nécessaires.

La femme Laval, qui est née Rouzoul, a déjà été .condamnée en 1891 à deux ans de prison pour avoir noyé dans un puits son enfant nouveau-né.


RETOUR DES COURSES

Les sportsmen viendront au coin du boulevard et de la rue Richelieu prendre le ton de la mode pour la saison dans les riches vitrines du High Life Taylor (complets 69,50).

 29 mars

Lundi
29 mars 1897

Ce soir, bal donne au Petit-Luxembourg par !e président du Sénat et Mme Loubet.


C'est M. Mendeleïev, le célèbre chimiste, qui représenlera le gouvernement russe aux séances du comité du bureau international des poids et mesures, qui s'ouvriront au mois d'avril, à Paris.


Le prince de Galles est parti hier, de Cannes, à bord du Britannisa, se rendant à Nice pour prendre part aux régates.

Le prince Nicolas de Monténégro a quitté Cettigné hier, se rendant à Nice.


Le contre-amiral Bienaimé, membre du conseil des travaux de la marine, est nommé membre du conseil de l'observatoire de Paris et du conseil de l'observatoire de Meudon, en remplacement du vice-amiral de Maigret, appelé aux fonctions de préfet de la circonscription maritime.


M. S. Rosenthal, le célèbre professeur d'échecs, s'est livré, hier soir, au Grand Cercle, à un Jeu d'effrayant casse-tête, où il excelle,

Il a soutenu, contre les partners les plus habilles, huit parties simultanées sans regarder les échiquiers. Isolé dans un coin de la salle, il répondait successivement à l'appel des coups annoncés par chaque joueur. Après le quinzième coup, et après une demi-heure de repos, M. Rosenthal a récapitulé les 125 coups joués et déterminé la place -respective des 256 pièces réparties entre les huit échiquiers.

Il y a là un phénomène de mémoire digne d'intéresser les psychologues.

Sur les huit parties engagées, M. Rosenthal en a gagné six, une perdue contre M. Maureau; une nulle, contre M. Rousseau,


Le brusque changement de saison qui s'opère fatigue les estomacs débilités. La digestion est pénible et accompagnée de lourdeurs de tête. Pour dissiper ces malaises, il faut prendre après le repas quelques gouttes d'alcool de menthe de Ricqlés, soit sur du sucre, soit dans un verre d'eau sucrée très chaude.

Agréable an goût, le Ricqlés est le digestif le plus simple et le plus efficace.


EXPLOSION DE GAZ

Une assez violente explosion de gaz a eu lieu, l'avant-dernière nuit, à. Vincennes, à l'école d'administration.

Plusieurs soldats et un officier d'administration ont été blessés. On les a immédiatement transportés à l'hôpital militaire de la ville. Leurs blessures ne présentent pas, fort heureusement, une inquiétante gravité.


LE SOUVENIR FRANÇAIS.

Le Souvenir français, société nationale pour l'entretien des tombes des militaires et marins morts pour la patrie, donne le jeudi 1er avril, dans la grande salle du palais du Trocadéro, une matinée au bénéfice de la caisse de la Société.

Les premiers artistes de nos théâtres parisiens ont bien voulu prêter le concours de leur talent pour cette belle œuvre si patriotique.

Aussi, de toute part, demande-t-on des places, et tout fait prévoir le plus grand succès.

Le Président de la République, M. Méline, le général Billot, l'amiral Besnard, M. Lebon, le général Saussier, le Préfet de la Seine, de Préfet de police, etc., ont fait retenir leurs loges. Nous croyons même savoir que Nansen, le glorieux explorateur du pôle Nord, assistera à cette fête.

Un conseil pratique pour finir. Pour ce beau concert, on peut se procurer des billets soit au palais du Trocadéro, soit au siège social, 229, rue du Faubourg Saint-Honoré.

 30 mars Mardi

Mardi
30 mars 1897

Dans l'après-midi d'hier, à quatre heures, le président de la République a reçu le duc de Cambridge, cousin de la reine d'Angleterre, et lui a rendu sa visite à cinq' heures et demie.

 

Entre temps, MM. Édouard Hervé, directeur, Anatole France, chancelier, et Gaston Boissier, secrétaire perpétuel de l'Académie française, avaient présenté à M. Félix Faure le marquis Costa de Beauregard, élu membre de la Compagnie le 28 février dernier.


Si les rois, jadis, épousaient des bergères, les. princesses, aujourd'hui, préfèrent les Millionnaires.

D'après le World, il serait question, à Londres, d'un prochain mariage entre la princesse Victoria, seconde fille du prince de Galles, seule de ses enfants qui ne soit pas mariée, et le richissime Américain, M. William Astor, propriétaire de la Pall Mall Gazette, lequel serait, pour l'occasion, créé duc.

Le nouvel époux deviendrait ainsi le beau-frère du duc de Fife, marié à l'aînée des filles du « Prince of Wales », qui descendant d'une famille Duff, ne fut créé comte du Royaume-Uni qu'en 1885 et, duc qu'eu 1889.


Plus que jamais Madagascar est d'actualité. L'exil de la reine, les complots anglo-protestants, le débat engagé devant les Chambres, rendent indispensable la lecture du curieux et précieux volume de notre confrère Émile Blavet « Au Pays malgache », qui continue à s'enlever en librairie.


Par décret du mikado, empereur du Japon le président de la République reçoit le grand-cordon de l'ordre du Chrysanthème; M. Hanotaux, l'amiral de Beaumont, commandant, l'escadre française d'Extrême-Orient, et le général de Boisdeffre sont nommés grand-croix du Soleil levant, et, enfin, l'amiral Sallandrouze de Lamornaix grand-cordon du Trésor sacré.


La route de Madagascar.

Des dépêches du parquet de Charleville signalent aux commissaires spéciaux des gares de chemins de fer A Paris la fugue de deux collégiens appartenant à d'honorables familles de cette ville.

Ces deux jeunes gens, André Siméoni, dix-sept ans, et Louis Becquart, quinze ans, ont réussi, on ne sait comment, à se procurer une somme de 500 francs et, avant de partir, samedi soir, ont raconté qu'ils avaient l'intention d'aller s'embarquer a Marseille à destination de Madagascar.


Pastilles Poncelet

N°5 ― Le feuilleton du journal

 Celui-ci ne prévoyait pas alors

Celui-ci ne prévoyait pas alors qu'il pourrait avoir des ambitions politiques. Il vendait des grains, comme avait fait son père, et courait les fermes du département, pour profiter des moments de gêne pendant lesquels il savait que les cultivateurs seraient obligés de vendre au-dessous du cours. Il gagnait de l'argent, à ce métier, mais il ne gagnait pas d'estime. On l'appelait volontiers « mangeur d'hommes ». Il n'en avait cure, car déjà, dans sa jeunesse, il était peu sensible au qu'en-dira-t-on et ne s'occupait que de lui-même. C'était un gars de trente ans, sec, petit, au regard jaune, à la mâchoire féroce. Comme on dit dans le peuple : il marquait mal. Mais il était en route pour la fortune. Un beau jour il songea que si le commerce des grains présentait de beaux avantages, le commerce de l'argent en présentait de bien plus sérieux, et au lieu d'acheter les récoltes engrangées, il se mit à prêter sur les récoltes sur pied. Le résultat ne se fit pas attendre. Ses capitaux, qui jusque-là lui avaient rapporté dix pour cent, commencèrent à lui rapporter vingt. Il s'établit à Beaumont, fonda la maison de banque Lefrançois, qui maintenant fonctionne sous la raison sociale Bertrand-Féron et Cie, et contribua, dans la plus large proportion, à la ruine de l'agriculture dans le département de l'Oise. On cherche le moyen de faire cesser la crise agricole, et on s'occupe de voter des tarifs prohibitifs, qui étouffent le pays tout entier dans les liens d'une protection qui supprime tout commerce avec l'étranger. C'est de la folie ! Il n'y a qu'un seul procédé pour redonner du courage aux cutivateurs, c'est de les mettre à même de se passer des marchands de bestiaux, qui les volent, et des banquiers, qui les grugent. Et pour cela il n'y a qu'à créer des banques régionales de prêts à l'agriculture...

— Mon cher Richard, j'admire votre compétence, dit Mgr Espérandieu en riant, et je suis tout saisi de votre ardeur...

— Ah ! Monseigneur, c'est que tous mes parents sont grands propriétaires, et que, depuis que j'ai l'âge de comprendre ce qu'on dit autour de moi, j'entends discuter la question, et je l'ai vu résoudre par l'initiative privée... Mon oncle de Préfont a sauvé son domaine de l'Eure, en aidant ses fermiers au lieu de les étrangler, quand ils ont été atteints par la crise... Ce qu'il a fait, par affection pour ces braves gens, l'État devrait le faire dans l'intérêt national. Si, dans les moments difficiles, les cultivateurs trouvaient de l'argent à trois pour cent, et à long terme, au lieu d'être obligés de vendre leurs denrées, ou d'emprunter à douze et quinze, la prospérité renaîtrait dans les campagnes et aussi la confiance... Mais nous voilà bien loin de Lefrançois, quoique nous soyons au cœur de ses affaires. Ce coquin faisait l'inverse de ce que je recommande, et au lieu d'abaiser le taux de l'intérêt, à mesure que les difficultés devenaient plus grandes pour ses clients, il l'augmentait sous prétexte que l'argent était rare. Il s'engraissait ainsi de toutes les ruines, s'arrondissait de toutes les ventes et se choisissait, pour lui, les plus belles et les plus productives terres de la contrée. C'est ainsi qu'il est arrivé à posséder le domaine de Fresqueville près de Favières, et qu'il est devenu un des importants propriétaires fonciers de l'Oise. Il avait la quarantaine lorsqu'il vint s'installer à Beaumont. Depuis deux ans Paul Daniel, agrégé et docteur, était professeur au lycée de notre ville. Il avait fait revenir sa mère pour lui tenir son ménage, et sa vie, toute de travail, eût été la plus heureuse du monde, s'il n'avait rencontré Mlle Florence Guépin. C'était assurément la plus jolie fille qu'on pût admirer à dix lieues à la ronde et Votre Grandeur n'ignore pas que notre département est renommé pour la beauté de ses femmes...

— Richard, interrompit l'évêque, je vous trouve un peu risqué dans vos commentaires...

— Monseigneur, il ne peut y avoir rien de scandaleux dans une appréciation historique. Il est notoire que le territoire des anciens Bellovaques offre de purs types de la race gauloise étonnamment conservés à travers les âges, comme la Bretagne montre des spécimens kimris très accentués. Cette Florence était la plus délicieuse blonde aux yeux noirs qu'il fût possible de voir. Et la belle Mme Lefrançois ne donne qu'une idée effacée de ce que fut la ravissante Mlle Guépin. C'était la rose en bouton...

— Là ! là ! calmez-vous, ne chantez pas le Cantique des cantiques !

— Moi, je ne l'ai pas connue. Monseigneur. J'étais trop jeune. Mme Lefrançois est mon aînée. Mais mes oncles en parlent encore avec un enthousiasme si vibrant qu'il fallait vraiment que la rose de Beaumont, ainsi qu'on appelait Florence, fût une personne extraordinaire.

Le vieux Guépin, son père, était menuisier, au coin de la place de la Cathédrale. La boutique existe encore, c'est son premier ouvrier qui a pris la suite des affaires, quand Lefrançois, humilié de voir le nom de son beau-père sur une enseigne, et le beau-père lui-même en bras de chemise, rabotant au milieu des copeaux, emmena le bonhomme à Orcimont, une autre de ses propriétés, pour lui donner la surveillance de ses ouvriers. Mme Daniel habitait la même maison que le menuisier. Elle y occupait, au second étage, quatre pièces donnant sur la place, et l’escalier, qui conduisait à son appartement passait devant l'atelier du père Guépin. L'odeur du sapin travaillé montait jusque chez elle, et c'était une de ses inquiétudes de penser qu'une allumette, jetée par un apprenti négligent sous son établi, ferait de la maison un brasier avant qu'on eût le temps de ramasser ses affaires pour s'enfuir. Forcément, Paul, en descendant, voyait ce qui se passait dans l'atelier. Il écoutait avec amusement le grincement des varlopes et le ronflement de la scie mécanique. Un jour, il s'arrêta pour regarder; il venait d'apercevoir Mlle Florence, sortie de pension le jour même et installée chez son père. Le brave Guépin lui cria : « Entrez donc, monsieur le professeur, nous avons une habitante nouvelle à vous faire connaître. C'est ma fille, une personne savante et qui sera en état de vous répondre. » Paul franchit la porte du magasin, il marcha sur un moelleux tapis de sciure de bois, s'avançant ébloui, vers cette adorable jeune fille qui lui souriait illuminée par le jour cru qui passait à travers le vitrage, nimbée par les poussières blondes qui voltigeaient dans l'air doré, si rose, si fine et si potelée, qu'il en resta, comme dit le bon Rabelais, déchaussé de toute sa cervelle... Ce que fut cette première entrevue, nul n'eût pu le dire, pas plus Paul Daniel, qui ne reprit ses sens qu'en se retrouvant sur le pavé municipal, que Florence Guépin qui n'avait vu dans l'apparition du jeune homme qu'un incident très banal, un voisin qui circulait dans un couloir et qu'on appelait pour le lui présenter.

GEORGES OHNET
A suivre...
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