Menu haut

Dans l'actualité des ...

 13 janvier

Mercredi
13 janvier 1897

Hier soir, vers quatre heures, un camion lourdement chargé traversait les Champs- Élysées et tournait brusquement à « sa gauche » pour entrer dans la rue Marbeuf. Au même moment un fiacre, descendant à une vive allure l'avenue des Champs-Élysées, venait culbuter contre le camion Le cocher était projeté sur la chaussée, sans se faire grand mal, heureusement. Quant aux voyageurs, une dame et un enfant, on dut, pour les faire sortir du fiacre, les hisser par le vasistas de la portière.

Procès-verbal a été dressé contre le camionneur, et nous espérons qu'une bonne contravention le fera réfléchir sur la nécessité de prendre « sa droite ».


Les méfaits de l'acétylène.

Un épouvantable accident s'est produit, hier matin, dans une fabrique de tuyaux de plomb installée cité Prost.au numéro 28 de la rue Chanzy, dans le quartier Sainte-Marguerite. Cette usine était dirigée par M. Émile Huguet. Ce fabricant avait fait installer récemment, dans son atelier et son appartement une canalisation et des appareils spéciaux pour l'éclairage par le gaz acétylène. Il possédait même, dans un local approprié, un gazomètre où il accumulait lui-même le carbure de calcium nécessaire à la production du gaz qu'il devait utiliser dans, la journée.

Or, à huit heures un quart, une explosion, terrible retentissait; les ouvriers de la fabrique se précipitèrent vers le petit hangar où était installé le fameux gazomètre et trouvèrent leur patron étendu sur le plancher, horriblement défiguré et le crâne fracassée Il avait été tué sur le coup par l'explosion de l'appareil.

M. Huguet n'était âgé, que de trente ans; il laisse une veuve et trois jeunes enfants. Dans l'après-midi, M. Girard, directeur du Laboratoire municipal, s'est rendu cité Prost afin de rechercher les causes de cet affreux accident. On ne sait encore si l'explosion est due à un vice de construction du gazomètre ou à une imprudence de M. Huguet, qui aurait fait flamber une allumette dans le local où il manipulait le carbure de calcium destiné à produire le gaz servant à son éclairage.


A l'occasion du terme, on trouvera des milliers de mobiliers complets, prêts à être livrés et dans des conditions exceptionnelles de bon marché, aux Grands Magasins fayel. Demain jeudi, exposition, concert dans la salle des fêtes. Illumination générale de 5 à 6 heures. Séances du Cinématographe Lumière il sera offert à toute personne entrant au Cinématographe, à titre de souvenir, un flacon de Bénédictine de l'Abbaye de Fécamp et un étui de Suprêmes Pernot.


Le mouvement total par Calais-Douvres pendant l'année 1896, a été de 265,460 passagers, soit une augmentation de 14,136 sur 1895.


LES ANALYSES MÉDICALES sont des opérations très délicates et très difficiles qui exigent un outillage perfectionné et une grande science.
Elles sont exécutées d'une façon tout à fait irréprochable dans le LABORATOIRE MODÈLE de la PHARMACIE NORMALE, 19, rue Drouot, Paris, dirigé par un pharmacien chimiste distingué.


Les ministres, nous dit-on, sont enchantés de leur séjour sur le littoral méditerranéen. Les réceptions ont été aussi cordiales que chaleureuses et, après chaque repas, on avait coutume de prendre un verre de Lérina, liqueur véritablement monacale devenue très à la mode. On peut la demander aux moines de l'abbaye de Lérins, prés Cannes; au dépôt général, quai de la Pêcherie, 2, à Lyon, et au dépôt de Paris, 18, chaussée d'Antin.

 14 janvier

Jeudi
14 janvier 1897

La guillotine en voyage.

M. Deibler et ses deux aides ont quitté Paris hier matin, par le train partant de la gare du Nord à huit heures et demie. L'exécuteur des hautes œuvres s'est rendu à Hazebrouck où, ce matin même, il fera subir la peine capitale au nommé Vanyngelandt, condamné à mort le 19 novembre dernier par la cour d'assises du Nord et dont le recours en grâce a été rejeté par le président de la République.
Vanyngelandt s'est rendu coupable d'assassinat sur la personne d'Hermance Follet, servante du curé d'Oudezeel, dans la nuit du 15 au 16 février 1896.


Plusieurs de nos confrères ont cru pouvoir annoncer que le gouvernement français était « tombé d'accord avec le Saint-Siège pour offrir l'évêché de Rodez à M. l'abbé Hazera, curé de Là Bastide, à Bordeaux ».

Ce qui est vrai, c'est que M. Darlan, ministre des cultes, a l'intention de nommer à cet évêché M. l'abbé Hazera qui est son cousin.

Le choix du ministre est d'ailleurs excellent à tous égards et il est vraisemblable qu'il lui donnera à bref délai les suites nécessaires.

Mais à l'heure actuelle, il n'y a pas eu à ce sujet ombre de pourparlers entre le ministère des cultes et la nonciature.


LE BARREAU DANS L'OBSCURITÉ

A la bibliothèque des avocats — On demande des lampes à huile.

Le temps brumeux qui sévit actuellement sur Paris a pour conséquence de plonger chaque jour la bibliothèque des avocats, au Palais de Justice, dans une obscurité telle qu'il est impossible d'y travailler.

Aussi, Me Beurdeiey, avocat à la cour d'appel,, a-t-il pris, hier, l'initiative d'une pétition au conseil de l'ordre. Cette pétition, qui en quelques heures s'est couverte de signatures, sollicite du conseil, en attendant l'installation, au Palais, du gaz ou dé l'électricité, quelques lampes à huile pour l'éclairage de la salle de la bibliothèque. Mardi prochain, le conseil de l'ordre discutera solennellement s'il y a lieu d'opérer la réforme proposée. Pourvu que Mollot, le législateur du barreau parisien, n'ait pas tranché la question dans le sens de la négative !


Le mouvement féministe s'accentue.

Sous la présidence de Mme Pognon -un nom plein de promesses-la Ligue du droit des femmes marche, par étapes successives, à la conquête des pouvoirs publics.
Au cours .de la réunion tenue avant- hier par ces dames, M. Bauquier, député du Doubs, a annoncé que la question de l'électorat pour les femmes aux Tribunaux de commerce était inscrite à l'ordre du jour de la Chambre.

Mais, entre la coupe et les lèvres il y a souvent place pour une déception.


Les rhumes très fréquents en cette saison ont une fâcheuse répercussion sur l'estomac, en raison même de la médication que l'on est obligé de suivre pour se guérir. Afin de sauvegarder les voies digestives, il faut prudemment consommer aux repas la bienfaisante eau de Saint-Galmier, qui depuis un demi-siècle répand ses bienfaits sur tous ses fidèles, dans l'Europe entière, tributaire de ses sources célèbres.

 15 janvier

Vendredi
15 janvier 1897

UN CHEVAL DANS UNE PARFUMERIE

Hier matin, à onze heures et quart, le cheval attelé à la voiture de place n°946, s'est emballé rue Saint-Georges et, arrivant à fond de train, a traversé la rue Lafayette, où, par une chance inouïe, il n'a heurté aucune voiture, et est allé se jeter en plein dans l'étalage de la parfumerie qui se trouve en face. Là, il s'est abattu au milieu d'un amas de savons, bouteilles, brosses et objets de toute sorte.

Les passants sont accourus, épouvantés. A leur heureuse surprise, ni le cocher, ni les trois personnes qui se trouvaient dans la voiture n'avaient de mal. Le cheval lui-même, un joli bai-clair, tout jeune, a été relevé tout tremblant, tout affolé, mais n'ayant que quelques écorchures aux jambes.

Somme toute, l'accident, très émouvant, se résume à des dégâts matériels.


Depuis quelques années, le quinquina est devenu à la mode on n'en boit pas seulement dans les cafés, c'est devenu aussi la boisson favorite des collations on en prend avec des biscuits, rien n'est plus tonique, ni plus reconstituant. C'est le quinquina Monceau qui semble avoir été adopté par nos mondaines, et c'était justice, car c'est le plus ancien de tous.

Quinze médailles d'or, diplômes d'honneur ou grands prix ont affirmé sa supériorité ; il est exclusivement fabriqué avec du vin blanc d'Espagne et du quinquina.


LA MÉDECINE NOUVELLE

Les admirables travaux du Dr E. Dumas, directeur de la Médecine nouvelle, sont désormais à l'ordre du jour de la science ; on peut affirmer qu'à l'aide de ses deux nouveaux et puissants appareils, le Carburateur et l'Électrolyse mixte, il n'est plus un cas de phtisie qui puisse résister huit jours. Il n'est pas non plus de tumeur fibreuse qu'on doive opérer. Les soins quotidiens peuvent s'exercer sans gêne ni douleur et, même dans les cas les plus douloureux, le soulagement est instantané.

Il est désormais certain que le savant maître de la méthode vitaliste est sur le point de faire triompher la médecine sans médicaments. L'hôtel de la Médecine nouvelle, 19, rue de Lisbonne, est le rendez-vous de toutes les personnes qui souffrent d'affections chroniques que nulle autre méthode n'a pu soulager.

On traite même par correspondance.


Pastilles Poncelet

N°2 ― Le feuilleton du journal

 M. Lefrançois baissa de nouveau la tête

M. Lefrançois baissa de nouveau la tête, non par humilité, mais par prudence. Il sentit la nécessité de dissimuler à Mgr Espérandieu la contraction atroce de ses mâchoires qui se serrèrent comme celles d'un loup. Ses mains nouées firent craquer leurs phalanges, et d'une voix qui s'enrouait de colère, il dit :

— Je vois bien. Monseigneur, que votre parti est pris, mais le mien aussi. Je ne me laisserai pas faire la guerre sans me défendre. Vous allez déchaîner le scandale. Le curé de Favières s'est jeté très imprudemment dans des affaires de construction, pour l'École libre, qui le mèneront loin s'il n'est pas aidé puissamment par vous... Car il est inutile qu'il compte sur la municipalité. Nous sommes comptables des deniers de nos commettants et nous ne les emploierons pas à subventionner des entreprises hostiles au gouvernement... Nous sommes républicains à Favières...

— Eh ! monsieur le maire, dit le prélat, on l'est aussi à l'Évêché... Vous savez bien que nous ne faisons pas d'opposition.

— Je sais, Monseigneur, que vous êtes très fin, et que vous conduisez très habilement votre barque...

— C'est celle de saint Pierre, qui était un pauvre pêcheur, et, comme tous les apôtres, un homme du peuple. Monsieur le maire, le clergé a pour premier devoir d'être humble et de se rapprocher des humbles. Les heureux de la terre n'ont pas besoin de lui, tandis que les déshérités, les souffrants, les désespérés sont ses clients habituels. Qui s'occupera des petits enfants et qui les instruira si les curés ne s'en chargent pas ?

— Nous, Monseigneur.

— Oui, mais vous ne leur apprendrez pas à faire leur prière. La culture de l'esprit est excellente, mais celle de l'âme est indispensable. Quelle douleur pour nous de voir que l'éternel malentendu persiste et que vous et vos amis vous demeuriez convaincus qu'il est impossible d'être bon républicain tout en allant à la messe ! Voyons, mon cher monsieur Lefrançois, vous qui avez une véritable supériorité intellectuelle, ne donnerez-vous pas l'exemple de la modération et de la conciliation ? Ce serait un beau rôle à jouer, et digne de vous tenter.

— Que diraient mes électeurs ?

— Est-ce donc uniquement pour satisfaire votre parti que vous pensez, que vous agissez ? Ah ! monsieur le maire, vous voulez être conseiller général, puis député... Et c'est mon pauvre curé de Favières que vous méditez d'offrir en holocauste à vos sectaires de l'arrondissement... pour, sa tête à la main, demander ce salaire !... Non ! Vous ne l'aurez pas !

L'évêque riait, mais une émotion savamment dissimulée faisait trembler sa voix. Il leva sa main fine, ornée de l'anneau pastoral, et menaçant le maire avec un geste gracieux

— Prenez garde ! Je recruterai des alliés contre vous, dans votre propre maison. La charmante Mme Lefrançois ne fera pas cause commune avec tous vos affreux radicaux. Je la mettrai dans mes intérêts, et je la crois très puissante...

— Ma femme ne sera pas si sotte que de se mêler à ces affaires, grogna le maire. Elle sait à quoi s'en tenir sur mes sentiments à l'égard du curé, et tout ce qu'elle pouvait tenter en sa faveur elle l'a essayé. Elle le connaît de longue date... Elle sait qu'il me hait. Si vous comptez sur son appui. Monseigneur, vous vous trompez singulièrement. Au fond, je crois qu'elle ne serait pas fâchée de voir partir l'abbé Daniel...

— Comment ! les femmes elles-mêmes le lapideraient, ce pauvre enfant ? Voyons, monsieur Lefrançois, combien doit-il ? Vous devez connaître le chiffre, vous y avez intérêt.

— Monseigneur, le curé de Favières a répondu pour quarante-deux mille francs, sur lesquels il n'a pas le premier sou... Si vous connaissez un banquier qui les lui prêtera avec sa soutane comme seul gage, indiquez-le-lui, il en est temps...

— Quarante-deux mille francs ! Et qui sont dus ?

— A de petits entrepreneurs : maçons, menuisiers, peintres...

— Ces braves gens attendront...

— Ils attendent déjà, depuis deux ans... Voulez-vous, Monseigneur, voir saisir votre curé ? Ce sera un spectacle édifiant !

— Monsieur le maire, dit Mgr Espérandieu avec gravité, si j'avais la somme nécessaire, l'abbé Daniel la recevrait demain pour faire face à ses engagements; mais je suis pauvre. Cet argent a été dépensé pour la gloire de Dieu, soyez sûr que Dieu y pourvoira.

— Amen ! dit le maire, avec un ricanement.

Il se leva, ramassa son chapeau, frappa le tapis de son bâton, et se courbant ironiquement devant l'évêque :

— Monseigneur, vous vous rappellerez, un jour, que j'étais venu vous apporter la paix et que vous l'avez repoussée.

— Parce que vous me l'avez offerte au prix d'une injustice.

— Vous regretterez votre refus, mais il sera trop tard.

— Monsieur le maire, ma conscience sera toujours en repos. Je souhaite qu'il en soit de même de la vôtre.

Il se leva, fit à son dur interlocuteur un signe de tête, pour indiquer que l'audience était terminée, et svelte, dans sa robe violette, glissant plutôt que marchant, il le reconduisit jusqu'à la porte. Là, comme le maire radical lui lançait un dernier regard de marchandage, il sourit, et de ses doigts évangéliquement réunis, il lui envoya sa bénédiction. Lefrançois se secoua, comme s'il avait été chargé d'un mauvais sort, il grommela quelques paroles, qui n'étaient ni bienveillantes ni révérencieuses, et hors de la présence de l'évêque il descendit l'escalier de l'Évêché, et regagna son cabriolet qui l'attendait dans la cour.

GEORGES OHNET
A suivre...
menu-bas