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La nouvelle du Journal de 1897

 LA MATRONE ADULTÈRE PAR PAUL HERVIEU

LA MATRONE ADULTÈRE

PAR PAUL HERVIEU

A Fernand Vandérem
 

Un dimanche de juin, vers une heure de l'après-midi, ceci se passa dans un carrefour de mon quartier.
Sans motif, je m'étais arrêté à l'angle d'un trottoir ; et, là, je m'employais à contempler tantôt le dallage environnant, tantôt les objets loin à gauche ou à droite, ayant conscience de ne rien attendre et de ne rien regarder précisément. Un bien-être régnait en moi par l'unique idée présente que j'étais libre de tout rendez-vous, de tout travail, de tout projet. Je venais de déjeuner, seul et frugalement. Je ne pensais à personne, ni même à moi. Je fumais. J'étais content.
Une puissante chaleur était dans l'air, momentanément silencieux, où se mit à sonner la cloche d'une église. Quelques passants promenèrent alors leurs ombres sur la place tendue de soleil, s'acheminant, pour la dernière messe, vers un porche ténébreux dont je discernai vaguement la profondeur.
Tandis que mon attention allait flâner jusqu'aux confins de cette perspective lointaine, une silhouette s'interposa beaucoup plus proche et se mouvant avec lenteur.
Vis-à-vis de moi, un homme circulait sans quitter l'angle opposé de l'autre trottoir. Il avait une quarante d'années environ, le ventre gros, l'encolure engoncée. Sa physionomie était insignifiante ou plutôt effacée sous l'abondance de poils châtains et incultes. Sa mise était ce qu'on appelle endimanchée. La soie de son chapeau-claque n'avait aucun luisant, ainsi que ses bottines, dont les bouts carrés devaient toujours rester ternes après le nettoyage hâtif de quelque femme de ménage qui avait, sans doute, d'autres chats à brosser. Comme celles des garçons d'honneur dans un mariage de banlieue, ses mains gantées de clair étalaient une épaisse gaucherie. Malgré l'ardeur de la température, cet individu portait un paletot gris, non boutonné, dont les plis attestaient une sortie récente de l'armoire, pour les nécessités d'une tenue de cérémonie, en ce jour.
Pourquoi l'étude de cet inconnu me captiva particulièrement, je serais incapable de l'expliquer. Quoi qu'il en fût, mon stationnement me parut désormais avoir un but.
Le partenaire guettait une arrivée manifestement prévue, dans une direction invariable. A plusieurs reprises, il consulta sa montre, sans dépit. Bientôt, je me surpris à imiter ce procédé, mais peut-être avec moins de patience, car je commençais à trouver que «ce que je ne savais quoi» devait être en je ne sais quel retard. Toutefois mon manège eut ce bon effet de faire augurer à l'autre que, moi aussi, j'étais victime d'une inexactitude d'autrui ; et dès lors il bannit l'expression première de méfiance avec laquelle il m'avait dévisagé.
Soudain, il eut un soubresaut...
Une dame s'avançait, à petits pas, les yeux baissés, corpulente, la taille altière dans sa toilette très comme il faut de beauté mûre. Son profil au teint mat, où l'âge avait ménagé les grandes lignes, était magnifique et grave. Seules les formes du menton s'avachissaient dans un excès de graisse, et la lèvre supérieure était estompée d'une moustache assez drue. Le chignon net, soigneusement établi, sans le moindre cheveu fou, était très brun et recevait dans ses tresses de nombreux fils d'argent. Le chapeau de paille brune supportait une corbeille gracieuse de géraniums rouges. Le corsage, élégant et dessiné avec tact, enfermait une gorge opulente, dans un tissu soyeux et brun aussi. Ce n'était pas évidemment une grande dame, - une bien grande dame ! - mais, du moins, elle présentait toutes les apparences d'une bourgeoise riche, bien élevée, distinguée par ses goûts et ses manières, fort confortablement mariée. Malgré l'ampleur discrète de sa robe, on devinait pourtant que des maternités heureuses et fortes avaient passé par là et tout épanoui ces flancs. Si logiquement même qu'à côté de ceux-ci, mes yeux s'étonnèrent presque de ne pas apercevoir la grande fille dont les nattes pendent encore librement, ni le collégien déjà barbu sous son képi, qui, le dimanche, accompagnent d'ordinaire un tel genre respecté de types féminins... La personne marchait, en une dignité indifférente et parfaite, les coudes modestement accotés sur ses hanches, tenant son ombrelle ouverte d'une de ses mains moulées dans de la peau de Suède, et de l'autre son livre de messe relié de cuir russe...
Tout à coup, mais presque imperceptiblement, elle eut à son tour un tressaillement qui fit étinceler contre son buste l'or d'un bracelet porte-bonheur.
L'homme, chapeau bas, l'avait abordée, dans un avancement brusque ; et il se campait devant elle, lui barrant la route, avec une impudence gênée, une familiarité timide. Il marmottait quelque chose.
Elle ne répondit point, mais elle ne se récria pas non plus. Elle eut l'air de ne pas le reconnaître, mais non (nuance bien saisissable !) celui de ne pas le connaître. Elle n'esquissa aucun geste de frayeur ni d'indignation. Entre eux le passé avait donc établi une histoire ?...
Cette réflexion, comme un éclair, alluma les foyers de ma badauderie toujours en état.
Le regard des deux êtres se croisa. - Lui semblait près de pleurer ; à travers leur enveloppement, ses traits émirent alors des brins d'expression qui étaient extraordinairement grotesques, à mon gré, toutefois. Elle, la face rigide, effectua un détour et passa outre.
Mais d'une enjambée il la rattrapa, toujours tête nue, toujours très humble. Ses dents serrées ne laissaient d'issue qu'à un seul mot... Oh ! de quoi avait-il pu être composé, ce mot ?... Une formule magique ? à moins que ce ne fût rien que son petit nom, à elle ?... Celle-ci s'arrêta brusquement et fixa l'homme avec une dure pénétration.
Il voila ses prunelles et, la main sur son coeur, se mit à jaser très vite. Les phrases coulaient pour ainsi dire de source par sa bouche, que je voyais à présent béante comme un robinet... Autant que le lui permettait la rotondité de son buste, il se pencha bientôt vers une oreille où maintenant on le laissait chuchoter. Parfois, sans s'interrompre, il épongeait des sueurs perlées sur son front chauve.
Pour moi, me rapetissant dans l'encoignure d'une boutique, j'étais anxieux de leur dissimuler ma présence persistante, dont ni l'un ni l'autre, d'ailleurs, ne se préoccupait... Quel est le physiologiste, le psychologue qui déterminera jamais la cause de cet intérêt aigu que nous prenons souvent aux affaires d'autrui, surtout lorsque notre concours n'en est point sollicité ? Faut-il donc croire, selon le Livre, que nous sommes tous sortis du sang d'un seul père, et que les chairs de tous les hommes restent les molécules d'un même ensemble ?...
La rencontre se prolongeait donc. Vivacité loquace, d'une part ; invincible mutisme, mine armée, de l'autre.
Au début, étant constaté l'écart qui, incontestablement, existait entre le rang social de chaque partie, je me demandai (mais cette supposition ne dura qu'une seconde) si l'homme n'était pas quelque fournisseur congédié qui, afin de rentrer en grâce, eût choisi cet endroit pour présenter inopinément sa supplique. Mais la figure qui implorait ne se serait point, dans ce cas, aventurée si avant dans l'intimité de la figure adverse... Je fus alors conduit à penser que le rôle actif pouvait bien être joué par un parent affligé de ses torts. Un cousin pauvre, par exemple, qui se serait mal comporté dans une succession ?... Ou même encore, pourquoi pas ? à la rigueur, un mari coupable, ayant déserté depuis longtemps le toit commun, et revenant de l'Irlande, du Chili, déconsidéré, aux trois quarts ruiné, repenti ?... Et, là-dessus, j'avais redoublé d'attention, essayant de sonder le contenu possible des poches du paletot gris, avec l'abominable curiosité d'un de ces drames latents comme en relate chaque jour la bonhomie des gazettes. Le fait divers, si froid à la lecture, allait peut-être éclater, devant moi, dans toute l'émouvante intensité de sa vie. Les phénomènes de ces retours conjugaux ne sont-ils pas d'une régularité classique ? Le torrent du vitriol succédant à celui des larmes. Après quelques instants de prière, quelques coups de revolver. Pif, paf; pan !...
Mais je dus encore abandonner cette conjecture. Les vêtements du héros n'étaient point de capacité suffisante pour recéler d'autre excédant que celui de sa graisse. En outre, malgré sa sorte d'audace écoutée, ce dernier conservait dans tout son individu l'attitude d'une certaine subalternité. Il s'adressait à Madame plutôt à la façon de quelqu'un qui aurait été le principal employé de Monsieur, ou encore avec la déférence qui aurait convenu à un professeur de ce fils absent, par moi pressenti, de ce collégien imaginaire et barbu.
... L'homme, sans se taire, se rapprocha davantage encore de la dame. Alors celle-ci se décida à riposter des mots brefs, dressant son front, que l'autre front touchait presque, avec la fierté d'un être qui fut offensé dans la sincérité de ses sentiments. Son regard sec, en s'enfonçant dans le regard humide de l'interlocuteur, avait ce dédain des âmes généreuses qui n'ont pas été bien servies... Et toutes leurs paroles, articulées sans retentissement, lancées bouche à bouche, se croisaient, invisibles et pressées comme des langues, dans la fureur d'une passion...
Aucun doute ne m'était plus possible devant ces circonstances caractéristiques : j'assistais à une tentative de réconciliation entre amants ; et, à cette idée, les penchants mauvais, les préjugés acquis grouillèrent au fond de ma conscience. J'eus une envie d'intervenir dans une certaine mesure, de faire comprendre à ces irréguliers du monde, par des aspects d'ironie, que leur manège n'avait édifié sur leur compte. J'aurais aussi trouvé du plaisir à manifester en l'occurrence combien j'étais malin, et à réclamer la considération, les égards qui me semblaient dus à ma perspicacité... Mais une tentation plus perverse me suggéra de laisser les choses aller, croître le mal. Et, dans mon for intérieur, j'en venais à désirer le scandale d'une surprise par quelque tiers ; mon rire méchant et contenu, devançant l'heure fatale de l'exemple, prévoyait avec complaisance l'explosion du châtiment nécessaire qui confondrait les coupables et ferait du bien à la société...
Sur ces entrefaites, l'homme au paletot gris remit son couvre-chef. Il noua ses bras, dans une pantomime explicite qui signifiait : «Cela ne peut plus durer. On ne vit pas ainsi !...»
Maintenant, c'était à la dame de parler seule. Sa volubilité augmentait d'énergie. Le feu de l'inspiration animait sa verve et empourprait peu à peu ses pommettes... Que disait-elle ? que disait-elle ?...
Son auditeur se frappa rapidement la poitrine et, pivotant sur les talons, cessa de me faire face.
Mais je vis alors la ligne externe de son bras droit couper itérativement l'atmosphère brûlante. A n'en point douter, voici ce qu'il exprimait ainsi :
«Vous l'aurez voulu !... Malheur à vous !... Malheur à moi !... Malheur à tous !...»
Oui ! en une seconde, il exprima tout cela, ce bras droit.
Les joues de la dame s'étaient décolorées. Ses dix doigts se serrèrent contre son livre de messe hautement soulevé, et une recrudescence de vivacité bavarde agita ses lèvres pâlies sous leurs fines moustaches.
Brusquement l'homme se retourna. Dans sa physionomie, l'expression de volonté s'était enhardie. Il proféra quelques syllabes ; et son même bras, qui venait de trancher dans le vide avec autant de vigueur que s'il exécutait la fin du monde, se fit souple, attirant, arrondi. Puis son gros index se tendit, semblable sous le gant à un saucisson.
«C'est là, montrait-il doucereusement, à deux pas, là tout près...»
Les marques d'une hésitation craintive sillonnèrent la figure de la dame.
Lui s'empressa de hocher la tête, avec des brandillements minuscules qui ajoutaient :
«N'ayez donc pas peur !... Êtes-vous assez enfant !... Puisque je réponds de tout !... Moi !
Vous pouvez bien vous en rapporter à moi !»
Elle, sans abandonner sa mine sévère, haussa plusieurs fois les épaules.
«A quoi bon essayer encore ? répliquait ce mouvement... Ne serez-vous pas toujours le même ?
- Non ! faisaient en brandillant les bords du gibus, non, je ne recommencerai plus jamais ! Voyons, venez-vous ?...»
Et toute la charpente de l'homme, brandillant une dernière fois depuis la plante des pieds jusqu'au sommet du crâne, fit : «Viens-tu ?» dans un appel persuasif et vainqueur comme un tutoiement.
Là-dessus, le séducteur ventripotent, dont une hâte continuait à faire dandiner le buste, descendit de son trottoir en me jetant un coup d'oeil oblique et sournois. Il essuya ses yeux rougis, se moucha, tandis qu'il franchissait la chaussée, et gagna vite l'angle d'une ruelle latérale.
Celle qu'il venait de conquérir, ou mieux de reconquérir, renonçant à son itinéraire premier et pieux, rebroussa chemin et suivit cette nouvelle piste. En me croisant sur l'autre côté de la rue, sans doute malgré elle, son regard vint à moi. Ce regard était ... il était...immense. Le mien y tomba comme dans un abîme.
Droite et noble dans sa marche, elle s'éloignait lentement. Le dos de ses épaules, que de faibles trémulations continuaient à parcourir, répétait sans trêve ses insolubles : «A quoi bon ?...»
Quand elle eut disparu, j'étais hors de moi-même, sous l'empire d'une indicible influence. Je courus, à toutes jambes, sur ses traces. Au tournant, je ralentis mes pas.
Lui n'était déjà plus dehors. A ses trousses (indubitablement) elle s'engageait, au rez-de-chaussée d'un misérable hôtel meublé, dans un couloir sale, obscur et si bas qu'au contact du plafond, les géraniums fleuris du chapeau rouge oscillèrent sur leurs tiges.
... Égaré par des sensations violentes, je me campai, pour un instant, au seuil du bouge. Un vague besoin de crier des choses indéfinies m'oppressait. Et, comme pour mieux me contraindre à demeurer muet, je plongeai instinctivement deux doigts jusqu'au fond de ma bouche, tandis que mes paupières s'écarquillaient.
Bientôt la forme, qui allait en diminuant, noire au long de l'allée sombre, déboucha parmi la demi-lumière d'un vestibule. Ses deux coudes reposaient toujours sur les fortes hanches où se révélait l'épouse dont le ciel avait jadis béni l'union.
... Que se passa-t-il alors dans mon esprit ? Quelle démangeaison d'exploit mesquin ? Quelle éruption d'idées préconçues ? Quelle protestation épicière ? quelle jalousie, peut-être ?...
Toujours est-il qu'entre la fourche de mes doigts crispés et inconsciemment préparées, mon souffle machinal lança un coup de sifflet strident, atroce, diabolique, qui s'engouffra lugubrement par l'étroit corridor.
La créature, avec une légèreté navrante, car cela n'était plus de son âge, avec une prestesse de gamine, fit instantanément volte-face. Je la vis bouleversée, décomposée, frissonnante. Par terre, était tombé le livre de la messe qu'évidemment elle allait manquer. De loin, elle recula, éperdue devant mon apparition passagère, ainsi que pour un spectre de toutes les ruines matérielles et morales qui pouvaient la menacer... Hélas ! le mystère honteux et pourtant sacré de sa vie venait d'être brutalement transpercé par mon sifflement irréfléchi, railleur, cruel et bête comme les considérants des tribunaux et de la société.
... Instruit par ce tableau subit d'une misère humaine, consterné de mon action, le coeur bourrelé de remords, je m'enfuis. Longtemps j'arpentai des boulevards, songeant aux merveilleux accomplissements de l'amour que n'arrête ni le convenu, ni le ridicule, ni le sinistre, ni l'indigne ; sentant sa loi au-dessus de toutes les lois ; m'attristant, pour des avenirs incertains, d'appartenir à la race esclave de ses préjugés, qui s'intitule reine de la création ; et cherchant, sous le soleil radieux, un couple impudique de chiens vagabonds pour le saluer jusques à terre.


N°7 ― Le feuilleton du journal

 Il ferma la porte

Les trois jours, pendant lesquels Guépin, très affairé, fit attendre sa décision parurent à Paul une éternité. Il était trop discret pour se montrer à Florence, et passait comme une ombre dans l'escalier commun pour se rendre au lycée. Il avait le cœur battant d'angoisse, le cerveau rongé par l'incertitude. Il supputait ce que pouvaient produire tous ses efforts de travail. En dehors de ses trois mille huit cents francs d'appointements, il avait la répétition qu'il donnait au fils du préfet, et le cours de littérature du pensionnat de Mlle Magimel, en tout quatre mille neuf. Était-ce assez pour être agréé par Mlle Guépin ? Il se plaisait à mettre la fille du menuisier sur un piédestal. Il l'avait transfigurée. Ce n'était plus une gentille petite personne appartenant à la classe ouvrière de Beaumont, quelque chose comme une grisette. C'était une jeune princesse égarée dans un milieu qui n'était pas le sien, et sur lequel, par la grâce de ses charmes, elle rayonnait d'un éclat merveilleux. Le brave Paul était en pleine féérie. Il commençait à douter qu'il fût digne de sa bien-aimée, et cherchait avec angoisse quel homme, dans le département, serait en mesure d'épouser Florence, sans que celle-ci parût être une victime de la destinée.

— Mon cher enfant, interrompit Mgr Espérandieu, vous devenez étrangement prolixe, votre récit entamé avec sobriété commence à se noyer dans les développements.

— Ah ! Monseigneur, si vous ne me permettez pas de vous dépeindre mes personnages, comment puis-je espérer vous inté- resser à leurs aventures ?

— Il va donc y avoir des aventures ?

— Votre Grandeur ne croit pas qu'une préparation pareille ne servira à rien ? Je pensais que mes articles de la Semaine religieuse avaient donné à Monseigneur une opinion plus favorable de mes facultés imaginatives.

— Poursuivez donc, puisqu'il faut que je subisse vos explications...

— « Subisse » est dur... Eh bien. Monseigneur, puisqu'il en est ainsi, je vais passer sur les accordailles de Paul Daniel et de Florence Guépin, qui m'auraient fourni cependant la matière d'un petit tableau de la vie provinciale tout à fait piquant. Je comptais tirer parti du jardin ensoleillé, comme cadre, et de la margelle du puits, comme siège, pour asseoir mes amoureux. Vous voyez la belle jeune fille blonde, dans un rayon de lumière, et les pampres de la vigne grimpante verdissant au-dessus d'elle. Son fiancé presque à ses pieds... C'eût été très joli. Mais vous m'accuseriez de me perdre dans le détail... J'en viens donc tout de suite à l'évènement grave, à l'acte décisif, à la péripétie dramatique de cette histoire d'amour.

— Je ne peux pas vous exprimer combien je trouve choquante cette intrigue d'un homme destiné à être prêtre, dit Mgr Espérandieu. Ces passions mondaines jettent dans ma pensée un insurmontable discrédit sur l'abbé Daniel. Il me semble qu'il est impossible qu'un cœur qui a éprouvé des sentiments si violents, soit jamais pacifié.

— Ah ! Monseigneur, et les Saints : saint Paul, saint Augustin, et Marie-Magdeleine...

— Oui, mon enfant, sans doute, mais tous ces personnages sont jugés par nous, dans le lointain du passé, ils ne sont pas nos contemporains, nous avons devant l'esprit, en même temps que la connaissance de leurs fautes premières, l'exemple des vertus qu'ils montrèrent par la suite. Tandis que ce prêtre, qui a subi tous les entraînements des hommes, j'ai beau savoir que c'est un modèle de charité, de sagesse et de piété, j'ai toujours peur qu'à un moment donné les passions ne recommencent à bouillonner en lui et qu'il ne retourne à son vomissement... Je crois que vous avez tort de vouloir me faire pénétrer le mystère de sa vie passée : il n'aura qu'à y perdre.

— Non, Monseigneur, car nous arrivons aux évènements qui ont décidé de son entrée dans les ordres, et vous jugerez qu'un renoncement aussi complet aux espérances et aux joies humaines ne peut être que définitif.

— Avez-vous la prétention de me faire croire que la douleur d'avoir été supplanté par M. Lefrançois ait poussé Paul Daniel à un tel excès de désespoir qu'il se soit jeté dans le sein de l'Église, comme dans un précipice, pour y engloutir sa vie, sa pensée, ses regrets, tout de lui enfin ?

— Mais, Monseigneur, cela est; je n'aurai pas à vous le faire croire. Vous le croirez de vous-même et par la suite naturelle du récit. Vous êtes trop bien informé des choses de la religion pour ne pas savoir comJiien ces conversions sont courantes. ? N'a-t-on pas raconté qu'un soir, à la table du roi des Belges, pas celui d'aujourd'hui, le précédent; celui qui, chaque fois que son peuple s'agitait, commandait de faire ses malles, de sorte que les émeutes s'apaisaient comme par enchantement tant la Belgique avait peur de rester sans roi, — à la table donc de ce singulier monarque, il y avait des généraux et un évêque, Mgr de Mercy-Argenteau. On se mit à causer de l'armée, des soldats, des manœuvres. Le prélat parlait avec tant de compétence qu'on l'interrogea curieusement et il fut établi que, de tous les convives, dont la plupart commandaient des divisions, le prêtre seul avait fait campagne et vu le feu. Il est vrai que c'était comme colonel de hussards et sous Napoléon qui l'avait décoré de sa main. Ce brillant soldat avait eu le malheur de perdre sa fiancée qu'il adorait, et de chagrin il était entré dans les ordres. Je vous en citerais cent autres exemples, Monseigneur, et qui seraient tous aussi probants. Et je n'irai pas jusqu'à invoquer la Trappe comme argument, quoique ce soit de circonstance.

— Ah ! Richard, notre curé de Favières a en vous un avocat bien éloquent, dit Mgr Espérandieu. Mais je ne sais pas si vous lui rendez service en le défendant comme vous le faites. La prudence commanderait de biaiser et déterminer les choses en douceur, au lieu de pousser ce maire aux dernières extrémités par une résistance qui va l'exaspérer. Je me reprochais déjà d'avoir été, ce matin, trop autoritaire, et voilà, mon cher enfant, que vous l'êtes plus que moi.

— Oh ! Monseigneur, je ne suis rien, dit le jeune abbé avec une souriante humilité, rien que votre fidèle serviteur... Et, si vous me commandez de me taire, je ne prononcerai plus une parole.

Au même moment, une cloche au son voilé tinta dans la cour agitée par une main discrète. Le prélat se leva et regardant son secrétaire :

— Voici le déjeuner. Donnez-moi votre bras, Richard; à table vous me continuerez votre récit; car maintenant que vous l'avez commencé, je regretterais de n'en pas connaître la suite.

Et appuyé sur son favori, plus par affectueuse familiarité que par maladive faiblesse, l’Évêque se dirigea vers la salle à manger.

GEORGES OHNET
A suivre...
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