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La nouvelle du Journal de 1897

 LA MANGEUSE D'HOMMES - JH ROSNY -APL 14/02/97

LA MANGEUSE D'HOMMES

par J.-H. ROSNY

I

Le crépuscule venait de mourir sur les collines, la lune géante se levait dans l'échancrure dentelée de deux forêts. La terre encore chaude du jour, l'arrêt subit de la brise, les rumeurs de l'animalité nocturne, la beauté du firmament sur une terre insoumise à l'homme après des millénaires de civilisation, une fécondité implacable, farouche, vaste comme l'éther, invincible comme l'Océan, poignait, dominait, surprenait le cœur de James Mac Carthy, l'emplissait d'une plénitude de grandeur et de poème.

Derrière lui suivait un humble fils de l'Inde, Bavadjee le Coureur, grêle, les épaules hautes et timides, taillé dans un minimum de matière, mais la tête lucide, la bouche intelligente et douce. Devant lui, Djoûna, le guide donné par le village de Nardonarès pour indiquer le gîte de la tigresse, de la Mangeuse d'hommes qui venait d'enlever un laboureur. A mesure qu'ils avançaient, la nuit murmura plus haute et terrible, le grondement des bêtes se prolongea sur la plaine; de grandes chauves-souris nagèrent dans la lumière orange. Bavadjee se rapprocha de Mac Carthy : son effroi se compensait d'un intime orgueil à servir l'Irlandais trapu, aux prunelles belliqueuses, à la physionomie rude et bonne, irascible et affectueuse :

— Approchons-nous ? demanda James.

— Oui, maître.

II

Au sortir d'une manière de défilé entre des rocs, Djoûna fit halte avec tremblement. La main tendue, il soupira :

— C'est là!

Sur une surface sinueuse se développait un de ces recoins où la majesté des forces libres, la lutte des instincts et des plantes crée la splendeur et la pourriture. La lune brodait les figuiers, les mornes troncs, les meneaux des feuillages. Elle tissait des dentelles entre les lianes, les lichens, les ricins, sur une mare obstruée de vieilles écorces, de roseaux mi-flétris, d'algues émeraudées ; le firmament semblait fait de constellations ramusculaires, une faune sinistre rampait et fuyait sur le sol, flottait sur la lourdeur des ondes. Partout, une confusion de genèses et d'agonies, des ombres sinistres et des éclosions de fleurs argentines, de fades effluves paludéens, la fine essence de plantes aromatiques. Dans les intervalles du silence on entendait les soupirs d'une source mystérieuse, qui semblait souterraine, et la lamentation lointaine des chacals.

— Alors c'est là ? demanda Mac Carthy. Connais-tu la position exacte ?

— Un jour d'hiver, répondit Djoûna à voix basse, en poursuivant une génisse égarée... j'ai vu « la Mangeuse d'hommes » au bord de sa caverne...

Il ajouta d'une voix presque indistincte, grelottant de tous ses membres :

— Elle achevait de dévorer une jeune femme!... Depuis, Chandranahour, le même qui a été emporté ce soir, a été lui aussi témoin, au même endroit, d'une scène semblable...

— C'est bien, dit Mac Carthy... Alors tu peux me conduire jusqu'au bout ?

— Je le puis, répliqua l'Hindou, avec une résignation douce...

— En marche, alors !

Ils contournèrent un fourré ; ils trouvèrent un sentier naturel, creusé par le passage des eaux hivernales. La lune, à mi-route du zénith, perçait de lueurs nettes les branchages ; les trois hommes avançaient péniblement et légèrement, avec des regards aigus vers les pénombres. Le frôlement de leurs habits contre les plantes, de leurs pieds sur le sol, se confondait à peu près dans les rumeurs de bestioles à la pâture et dans la tremblerie légère des figuiers. Une délicatesse funèbre, une sinistre et velouteuse fraîcheur, émanait de toutes les indécisions de l'entour. Comme une âme, le péril rôdait autour d'eux, transfigurait l'aspect des choses, inscrivait partout des symboles absurdes et pénétrants.

Bavadjee et Djoûna, à l'approche inévitable de la péripétie, tombaient dans une sorte d'hypnose, source de la passive bravoure de tant d'Orientaux, de ces résistances doucement têtues devant lesquelles l'Occident a quelquefois reculé. Les prunelles élargies, la pensée mi-éteinte, ils marchaient comme des somnambules, tandis qu'en Mac Carthy, la volonté, les nerfs, la raison se livraient une vive bataille ; mais l'accoutumance de ces minutes terribles ne rendait pas douteuse sa conduite ; il croyait en la fermeté de son bras, la lucidité et la précision de sa prunelle. Le cœur plus rapide, il ressentait aussi la vigoureuse volupté des hommes braves, l'électrique allégresse d'une lutte où ne pouvait se mêler aucun regret.

Comme il ruminait ces choses, à la manière peu analytique des hommes d'action, il vit Djoûna tressaillir et se tourner vers lui.

— Nous y sommes... cette éclaircie, derrière le bloc de pierre...

Ils s'arrêtèrent. James prit un des rifles qu'il avait laissé porter à Bavadjee pour avoir le bras plus souple et plus assuré au moment suprême. Sans un autre mot, ralentissant le pas encore, tous trois atteignirent le bloc et s'agenouillèrent. Une broussaille fine s'interposait devant eux et suffisait à les rendre invisibles ; mais en avançant la face, on pouvait apercevoir les moindres détails de l'éclaircie, a peine couverte de plantes basses et qu'éclairait une flaque de lueur aussi vive que la lueur d'une grande lampe dans un appartement. Doucement, Mac Carthy se pencha par-dessus la pierre et approcha le front de la broussaille.

III.

Son âme s'emplit d'horreur innommable.

Vers le milieu de l'éclaircie, à dix mètres, au bord d'un repaire formé de blocs superposés, se profilait la forme de la bête souveraine, la colossale tigresse accroupie. Entre ses griffes monstrueuses, le laboureur Chandranahour. Il n'était pas mort, il ne semblait pas blessé même, ou du moins pas grièvement. L'œil perçant de l'Irlandais voyait ses paupières s'ouvrir et se refermer par intervalles assez longs, et sa poitrine palpiter comme une poitrine de passereau pris au piège. La tigresse le fixait d'une façon indolente, les prunelles mi-closes, telle une chatte fixant la souris. Et, comme une chatte, il vint un moment où elle lâcha la proie, où elle s'effaça dans une pose de négligence, de feinte inattention, de grâce dormeuse.

L'Irlandais, le rifle à l'épaule, n'osa tirer ; une révulsion de colère, de pitié, de navrement, rendait sa main mal sûre. Deux épouvantables minutes coulèrent. Puis lentement, lentement, Chandranahour bougea, étendit les mains, se souleva sur les coudes. La lune éclairait en plein son visage décomposé par les affres d'une terreur immense ; l'attouchement de la mort avait raidi sa bouche, empli de stupeur et agrandi démesurément ses pupilles.

Il tourna la tête vers la tigresse. Elle semblait regarder ailleurs, dans une indifférence absolue de la présence de sa proie, ensommeillée. Alors Chandranahour se mit à ramper, en décrivant une courbe lente, et réussit a franchir deux mètres environ. Mac Carthy voyait approcher le visage livide du misérable et de nouveau remit le rifle en joue. Par malheur, un mouvement de Chandranahour rendit impossible toute intervention : sa tête s'interposait dans la ligne de visée.

Dam' it all ! murmura James.

Cependant, encouragé par la persistante indifférence de la « Mangeuse d'hommes », le laboureur se mit à ramper plus vite. Une navrante espérance éclaira ses prunelles, mais pour s'effacer aussitôt : il entendit la bête se mouvoir. Brusquement, elle prit son élan, bondit. L'homme se laissa couler contre terre, cataleptique, de nouveau entre les pattes géantes, face à face avec les crocs pâles et les grands yeux terribles :

— Elle joue ! murmura Djoûna, qui s'était avancé auprès de Mac Carthy.

— Oui, dit l'autre... elle joue, la damnée brute !

Des ténèbres étaient sur son âme. Il vit grandir, dans une apothéose lugubre, la bête qui, en notre ère encore, domine l'antique Hindoustan, qui, plus que dévoratrice de l'homme, ose s'en amuser comme d'une bestiole.

Dans l'épouvante du moment, il entrevit, par quelques forces subtilement déplacées, par un peu plus de ruse encore, jointe à la terrifiante vitesse et à la musculature des tigres, par un rien d'esprit d'association, que le règne du félin eût été possible. En même temps monta dans lui un esprit de vengeance, un violent vouloir d'abattre la « Mangeuse d'hommes » sans la tuer, de la tourmenter et de l'insulter, et de lui faire subir la suprématie de l'être dont elle faisait sa proie depuis six ans :

— Du calme !

Par degrés, il obtint que son cœur battît moins vite, que la colère cessât de brouiller ses pupilles. Cependant la tigresse, avec un murmure, avec des gestes légers et prestes, retournait Chandranahour sur le sol, goûtait âprement la joie de domination et de puissance. Le pauvre homme, recroquevillé, semblait quelque infime herbivore, maigre et frêle et sans défense sous la reine des jungles et des forêts. Elle, blasée, bientôt voulut reprendre le jeu suprême, recula sans hâte, frémissante de volupté, tous ses mouvements empreints du défi des forts aux faibles, symbole âpre, souple, élégant du combat pour vivre.

Quand elle fut à deux yards, elle se tint immobile, ses prunelles d'ambre s'entrefermèrent. Elle exprimait la parfaite certitude, la volupté de ce repas vivant que bientôt elle se résoudrait à faire, la sinistre magnificence du muscle triomphant.

Pourtant le vaincu ne renonça pas à l'espérance. L'instinct de vivre battit invinciblement au fond de sa prunelle, et domina la conviction que tout effort serait inutile. Après un instant d'incertitude, et absolument comme la première fois, il se redressa, il recommença sa fuite rampante, calvaire d'angoisse, d'épouvante et d'humble énergie.

Mac Carthy, celte fois, avait reconquis tout son sang-froid. Il laissa s'écarter Chandranahour de la ligne de visée, et resta hésitant une seconde entre la prudence qui voulait qu'il frappât au cœur et le désir ardent de punir la bête...

Enfin la détonation éclata. Dans le nuage de fumée on vit la silhouette de Chandranahour dressée et la tigresse hurlante, une patte brisée, qui se relevait en une courte stupeur.

— Courage ! hurla l'Irlandais. Déjà il avait franchi le bloc d'abri. Chandranahour s'élança, la tigresse fit un bond court et rapide. Elle n'eut pas le temps de recommencer : une balle de James lui brisa net une autre patte. Terrassée, impuissante, avec son grondement redoutable, ses larges crocs, elle restait un effroyable emblème de la force. Chandranahour, réfugié derrière le vainqueur, avait, dans l'excessive joie de la délivrance, perdu l'usage de ses muscles. Il s'appuya au bloc de pierre, en stupeur, soutenu par Djoûna. Mac Carthy prit son deuxième rifle des mains de Bavadjee et fit trois pas vers la bête.

Elle tenta de se soulever, ou du moins de ramper vers l'Européen ; elle avança sa tête monstrueuse, ses mâchoires dévoreuses de chair humaine où tant de vertèbres s'étaient broyées, tant d'existences anéanties. Elle retomba sans force, et James la contemplait avec une satisfaction vengeresse et cruelle : il lui semblait qu'elle comprenait à présent la puissance de l'homme, que désormais elle n'oserait plus, libre, prendre sa proie dans les villages, ou tout au moins qu'elle tuerait hâtivement, avec frayeur, comme on tue un trop dangereux ennemi.

— Maître, demanda Bavadjee, tu ne vas pas la tuer ?

— Non, je la veux prisonnière !... Chandranahour, êtes-vous blessé ?

— Non, seigneur... un peu faible seulement !

Il vint s'agenouiller devant l'Européen et lui baisa la main avec humilité. Une gratitude et une admiration infinies brillaient dans ses grands yeux noirs.

— Bien... bien! dit James avec attendrissement. Crains-tu de rester avec moi pendant que Bavadjee et Djoûna iront chercher des cordes, de la toile, une civière et des porteurs ?

— Ah ! seigneur... je me sens plus en sûreté auprès de vous que derrière une triple muraille de bronze.

— En ce cas, Bavadjee, tu peux partir... Ton rifle est-il en ordre ?... Bien !... Va !

La nuit, sous le ciel si pur, devenait fraîche. Le firmament buvait la chaleur : la plaine devait être glaciale. Mais dans le mois demeurait une tiédeur charmante, une atmosphère de rêve, légèrement assoupie par l'expiration carbonique des arbres. La lumière tombait comme une neige d'atomes. Des étoiles très pâles nageaient sur le zénith profond, sur les lacs impondérables de la voie lactée. Mac Carthy s'était assis sur une grosse racine d'arbre et contemplait la tigresse blessée. Par moments, il avait quelque pitié, un frisson de miséricorde suggérée par la splendeur nocturne ; mais en se retournant, en voyant Chandranahour encore tout blême de son épouvantable aventure, tremblant à chaque grondement de la tigresse, la colère de James remontait plus forte, pareille à la haine contre un sacrilège.

IV

Quatre heures plus tard, la bête était captive. Des liens entrelaçaient tout son corps. Un réseau de bambous l'enfermait dans une sorte de cage très basse. Les hommes de Nardonarès se pressaient tout autour. Elle leur semblait formidable encore, avec une grandeur de déité souveraine, de déité pareille aux forces meurtrières, aux sinistres puissances de la maladie et de la mort dont l'Inde a fait d'innombrables Entéléchies. L'un l'autre, ils s’encourageaient ; toutefois, ils se rassuraient surtout de la présence de l'Européen, et, au moment où les porteurs s'apprêtaient à enlever le monstre, un vieillard s'avança :

— Te voilà réduite à l'impuissance, Mangeuse d'hommes, te voilà courbée et captive. Un homme t'a vaincue ! Tu connaîtras la suprématie de notre race, tu hurleras derrière les barreaux d'une cage, et les petits enfants riront de ta fureur ! Tu t'en iras de ville en ville, tu verras du haut des chariots passer la jungle et la forêt dont tu ne connaîtras plus jamais les délices!... Ta vie sera une humiliation profonde, parce que tu as profané la noblesse de nos frères et que tu t'es jouée de leurs angoisses!...

La bête gémit, débilitée par la souffrance, et les Hindous crurent que, dans sa substance obscure, dans sa cervelle étroite et féroce, elle reconnaissait la suprématie de l'homme.

J.-H. ROSNY.

N°7 ― Le feuilleton du journal

 Il ferma la porte

Les trois jours, pendant lesquels Guépin, très affairé, fit attendre sa décision parurent à Paul une éternité. Il était trop discret pour se montrer à Florence, et passait comme une ombre dans l'escalier commun pour se rendre au lycée. Il avait le cœur battant d'angoisse, le cerveau rongé par l'incertitude. Il supputait ce que pouvaient produire tous ses efforts de travail. En dehors de ses trois mille huit cents francs d'appointements, il avait la répétition qu'il donnait au fils du préfet, et le cours de littérature du pensionnat de Mlle Magimel, en tout quatre mille neuf. Était-ce assez pour être agréé par Mlle Guépin ? Il se plaisait à mettre la fille du menuisier sur un piédestal. Il l'avait transfigurée. Ce n'était plus une gentille petite personne appartenant à la classe ouvrière de Beaumont, quelque chose comme une grisette. C'était une jeune princesse égarée dans un milieu qui n'était pas le sien, et sur lequel, par la grâce de ses charmes, elle rayonnait d'un éclat merveilleux. Le brave Paul était en pleine féérie. Il commençait à douter qu'il fût digne de sa bien-aimée, et cherchait avec angoisse quel homme, dans le département, serait en mesure d'épouser Florence, sans que celle-ci parût être une victime de la destinée.

— Mon cher enfant, interrompit Mgr Espérandieu, vous devenez étrangement prolixe, votre récit entamé avec sobriété commence à se noyer dans les développements.

— Ah ! Monseigneur, si vous ne me permettez pas de vous dépeindre mes personnages, comment puis-je espérer vous inté- resser à leurs aventures ?

— Il va donc y avoir des aventures ?

— Votre Grandeur ne croit pas qu'une préparation pareille ne servira à rien ? Je pensais que mes articles de la Semaine religieuse avaient donné à Monseigneur une opinion plus favorable de mes facultés imaginatives.

— Poursuivez donc, puisqu'il faut que je subisse vos explications...

— « Subisse » est dur... Eh bien. Monseigneur, puisqu'il en est ainsi, je vais passer sur les accordailles de Paul Daniel et de Florence Guépin, qui m'auraient fourni cependant la matière d'un petit tableau de la vie provinciale tout à fait piquant. Je comptais tirer parti du jardin ensoleillé, comme cadre, et de la margelle du puits, comme siège, pour asseoir mes amoureux. Vous voyez la belle jeune fille blonde, dans un rayon de lumière, et les pampres de la vigne grimpante verdissant au-dessus d'elle. Son fiancé presque à ses pieds... C'eût été très joli. Mais vous m'accuseriez de me perdre dans le détail... J'en viens donc tout de suite à l'évènement grave, à l'acte décisif, à la péripétie dramatique de cette histoire d'amour.

— Je ne peux pas vous exprimer combien je trouve choquante cette intrigue d'un homme destiné à être prêtre, dit Mgr Espérandieu. Ces passions mondaines jettent dans ma pensée un insurmontable discrédit sur l'abbé Daniel. Il me semble qu'il est impossible qu'un cœur qui a éprouvé des sentiments si violents, soit jamais pacifié.

— Ah ! Monseigneur, et les Saints : saint Paul, saint Augustin, et Marie-Magdeleine...

— Oui, mon enfant, sans doute, mais tous ces personnages sont jugés par nous, dans le lointain du passé, ils ne sont pas nos contemporains, nous avons devant l'esprit, en même temps que la connaissance de leurs fautes premières, l'exemple des vertus qu'ils montrèrent par la suite. Tandis que ce prêtre, qui a subi tous les entraînements des hommes, j'ai beau savoir que c'est un modèle de charité, de sagesse et de piété, j'ai toujours peur qu'à un moment donné les passions ne recommencent à bouillonner en lui et qu'il ne retourne à son vomissement... Je crois que vous avez tort de vouloir me faire pénétrer le mystère de sa vie passée : il n'aura qu'à y perdre.

— Non, Monseigneur, car nous arrivons aux évènements qui ont décidé de son entrée dans les ordres, et vous jugerez qu'un renoncement aussi complet aux espérances et aux joies humaines ne peut être que définitif.

— Avez-vous la prétention de me faire croire que la douleur d'avoir été supplanté par M. Lefrançois ait poussé Paul Daniel à un tel excès de désespoir qu'il se soit jeté dans le sein de l'Église, comme dans un précipice, pour y engloutir sa vie, sa pensée, ses regrets, tout de lui enfin ?

— Mais, Monseigneur, cela est; je n'aurai pas à vous le faire croire. Vous le croirez de vous-même et par la suite naturelle du récit. Vous êtes trop bien informé des choses de la religion pour ne pas savoir comJiien ces conversions sont courantes. ? N'a-t-on pas raconté qu'un soir, à la table du roi des Belges, pas celui d'aujourd'hui, le précédent; celui qui, chaque fois que son peuple s'agitait, commandait de faire ses malles, de sorte que les émeutes s'apaisaient comme par enchantement tant la Belgique avait peur de rester sans roi, — à la table donc de ce singulier monarque, il y avait des généraux et un évêque, Mgr de Mercy-Argenteau. On se mit à causer de l'armée, des soldats, des manœuvres. Le prélat parlait avec tant de compétence qu'on l'interrogea curieusement et il fut établi que, de tous les convives, dont la plupart commandaient des divisions, le prêtre seul avait fait campagne et vu le feu. Il est vrai que c'était comme colonel de hussards et sous Napoléon qui l'avait décoré de sa main. Ce brillant soldat avait eu le malheur de perdre sa fiancée qu'il adorait, et de chagrin il était entré dans les ordres. Je vous en citerais cent autres exemples, Monseigneur, et qui seraient tous aussi probants. Et je n'irai pas jusqu'à invoquer la Trappe comme argument, quoique ce soit de circonstance.

— Ah ! Richard, notre curé de Favières a en vous un avocat bien éloquent, dit Mgr Espérandieu. Mais je ne sais pas si vous lui rendez service en le défendant comme vous le faites. La prudence commanderait de biaiser et déterminer les choses en douceur, au lieu de pousser ce maire aux dernières extrémités par une résistance qui va l'exaspérer. Je me reprochais déjà d'avoir été, ce matin, trop autoritaire, et voilà, mon cher enfant, que vous l'êtes plus que moi.

— Oh ! Monseigneur, je ne suis rien, dit le jeune abbé avec une souriante humilité, rien que votre fidèle serviteur... Et, si vous me commandez de me taire, je ne prononcerai plus une parole.

Au même moment, une cloche au son voilé tinta dans la cour agitée par une main discrète. Le prélat se leva et regardant son secrétaire :

— Voici le déjeuner. Donnez-moi votre bras, Richard; à table vous me continuerez votre récit; car maintenant que vous l'avez commencé, je regretterais de n'en pas connaître la suite.

Et appuyé sur son favori, plus par affectueuse familiarité que par maladive faiblesse, l’Évêque se dirigea vers la salle à manger.

GEORGES OHNET
A suivre...
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