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La nouvelle du Journal de 1897

 LE BAL DES CUISINIÈRES - CHAVETTE

LE BAL DES CUISINIÈRES

par
Eugène Chavette

La pauvre madame Duflost, pour avoir piétiné dans la boue du grand dégel, a attrapé un bon gros rhume, lequel, encore mal guéri, la retient au coin du feu, ce qui ne contribue pas à lui adoucir l’humeur. M. Duflost, obligé de rester perpétuellement de garde au drapeau, a dû, par tous les moyens possibles, chercher à distraire son épouse. En ce moment, il lui fait la lecture du journal.
Monsieur, achevant le feuilleton. — Tout à coup il poussa un cri d’effroi; devant lui venait de surgir un homme coiffé d’un chapeau à larges bords et couvert d’un ample manteau qui, ramené sur le visage, ne laissait voir que deux blonds et fort touffus sourcils entièrement rasés.
— Veux-tu faire fortune ? cria l’inconnu en présentant au marquis un portefeuille.
Nous l’avons dit, pour conquérir l’amour de la baronne, le fier gentilhomme était décidé à tout.
— Que dois-je faire? dit-il.
— Gratte-moi le dos.
Et laissant tomber son manteau, l’inconnu découvrit ses omoplates. Chose inouïe ! sous son manteau, cet homme était entièrement nu! (La suite à demain.)
MADAME, émue. — Brrr! J’en ai froid dans le dos ! Il a bien du talent, cet écrivain !... A présent, passe aux Faits divers.
MONSIEUR, lisant. — « A propos de l’article que
» nous avons publié hier, M. Pluchet (Armand)  nous écrit que ce n’est pas lui, mais sou fils  qui est mort. ‘ — « Le fumiste Pécoli, dont nous avons raconté hier la chute terrible, est mort, ce matin, dans les bras de sa femme. »
MADAME, attendrie. — Pauvre femme t que va-t-elle devenir?
MONSIEUR, après réflexion. — Veuve (Il reprend sa lecture.) — On nous télégraphie de Saint-Etienne, 12 janvier : On peut considérer la » grève des mineurs de Firminy comme terminée. » — A cent près, ils sont redescendus dans les puits.
MADAME, sèchement. — Ce n’est pas cela qui me guérira mon rhume... Continue.
MONSIEUR, lisant. — « La société des cuisiniers et cuisinières de Paris donnera lundi 19 janvier, salle Crémorne, à dix heures du soir, un bal au profit de sa caisse de secours. — Ce bal, le vingt-troisième que donne la Société, promet d’être très brillant. »
MADAME, se redressant furieuse. — J’aime à croire que la police s’y opposera !!!
MONSIEUR. — Pourquoi, diable! veux-tu, que la police empêche ces braves gens de danser ?
MADAME, ironique. — Ah! te voilà bien, toi, monsieur de Saint-Nigaudinos! I Ne voyant jamais plus loin que le bout de ton nez! Toujours prêt à gober toutes les bourdes qu’on te conte! — Tiens! grâce à ta sordide parcimonie, je ne suis pas riche, mais je parierais bien cinq ou six sous que tu croirais le premier farceur qui viendrait t’affirmer que, dernièrement, on a pêché une charrette dans la mer Rouge.
MONSIEUR. — Pourquoi pas? Puisque, jadis, l’armée de Pharaon a été engloutie dans cette mer avec tous ses bagages et son matériel, qu’y a-t-il d’extraordinaire à ce qu’on y trouve aujourd’hui des charrettes? Mais tout cela ne me dit pas pourquoi tu veux que la police s’oppose au bal des cuisiniers et cuisinières.
MADAME. — Est-ce que tu crois bêtement que ces gens à se réunissent pour danser?
MONSIEUR. — Pourquoi donc alors, selon toi ?
MADAME. — Pour comploter contre les bourgeois... Pour inventer de nouvelles carottes et se les communiquer... ils échangent leurs ruses nouvelles... La preuve l’en a crevé les yeux, mais tu n’as rien vu, oui, rien vu, car je suis certaine que tu n’as pas remarqué combien notre cuisinière Caroline est sombre et en dessous depuis une quinzaine.
MONSIEUR. — J’ai bien vu ce changement d’humeur mais je l’attribuais à ce que tu as refusé de lui donner des étrennes.
MADAME, — Ta! ta! ta! elle pense bien aux étrennes, ma foi t... et puis je les lui ai données ses étrennes et même fort belles, quand je lui ai dit : « Ma fille, pour votre nouvel an, je vous fais quitte de tout ce que vous avez cassé pendant l’année... cela monte à trois cents francs, mais j’en suis heureuse, car cela met plus de prix à cette preuve de ma satisfaction. ‘... Hein! tu vois bien qu’elle n’a pas lieu d’être mécontente à propos des étrennes... Non, va, son air en dessous vient d’une autre cause. Veux-tu que je te la dise, moi?
MONSIEUR, curieux. — Sans doute.
MADAME. — Depuis quinze jours, cette fille-là se creuse la tête pour trouver une fourberie nouvelle contre les bourgeois, quelque chose qui la pose, là-bas, quand elle la détaillera devant ses complices, à ce que tu appelles niaisement un bal et que, moi, je nomme un pique-nique de ruses ourdies contre les maîtres. (S’animant.) Leur bal! leur bal! J’en donnerais ta main à couper que ce n’est qu’un conciliabule pour trouver le moyen de faire payer le beurre cinq fois plus cher, tout en supprimant complètement son emploi dans la cuisine.
MONSIEUR, doutant. — Crois-tu ? crois-tu ? Il me semble que tu exagères un peu.
MADAME. — Avec ça que ta Caroline n’a pas déjà tenté de nous faire un pot-au-feu sans viande.. Quand je dis sans viande, je me trompe... Elle ne l’a pas osé pour son premier essai, mais elle y serait arrivée... Est-ce que tu ne te souviens pas de ce pot-au-feu composé moitié de viande de bœuf, moitié d’un bonnet de police... Une inspiration, venue du ciel, m’a fait, ce jour-là, écumer le bouillon.., et j’ai découvert la ruse.
MONSIEUR, conciliant. — Ruse, non... dis plutôt accident. Caroline ne nous a-t-elle pas expliqué que son cousin le soldat était venu la voir, qu’il avait voulu se rendre utile en écumant le pot-au- feu, et qu’en se penchant trop sur la marmite, son bonnet de police avait glissé de...
MADAME. — Oui, oui, crois ça, si tu veux; mais moi, j’en suis pour ce que j’ai dit !... Ce bal, à ce que nous apprend le journal, sera le vingt-troisième !.. et moi qui, justement, ce matin, me disais : o C’est drôle comme, depuis vingt ou vingt deux ans, tout a doublé de prix en cuisine! » Maintenant je m’explique cette cherté... elle a commencé après le premier bal de cuisinières.
MONSIEUR. — Allons, calme-toi; loin d’y avoir grand mal, je crois qu’elles se réunissent tout bonnement pour danser et rire un peu.
MADAME, rageuse. — Si j’étais la police, moi, je les ferais danser à ma façon, tes cuisinières.
MONSIEUR. — Bah ? Comment t’y prendrais-tu, ma bonne ?
MADAME. — Je ferais cerner le bal, on empoignerait toutes ces gaillardes-là et, v’lan! une bonne fessée!
MONSIEUR, retrouvant son rire. — Oui, mais les agents te répondraient peut-être que tout leur temps est pris par des occupations plus urgentes.
MADAME. — Alors, je guetterais une grève de mineurs et je les ferais venir pour leur dire u Vous ne savez à quoi vous occuper pour le moment? Eh bien! tapez là-dessus en attendant que vos compagnies aient mis les pouces. » Voilà ce que je ferais si j’étais la police.
MONSIEUR. — De sorte que, tout à l’heure, si Caroline te demande la permission d’aller à ce bal, tu la lui refuseras ?
MADAME. — Tout net !
MONSIEUR. — Dis-loi d’abord que Caroline est une brave fille, qui t’est bien dévouée. Elle a ses défauts, j’en conviens, mais elle est encore la meilleure de toutes celles qui nous ont été fournies par les bureaux de placement.
MADAME, indignée. — Ah ! oui, parle-moi de tes bureaux de placement! Quand je pense qu’un directeur de ces bureaux, en m’envoyant une cuisinière, a eu l’impudence de m’écrire « Madame, je vous recommande cette fille qui est restée quinze ans dans la même maison, Moi qui me méfie toujours, je vais aux informations et j’apprends que cette fameuse "même maison" n'était une maison de détention.
MONSIEUR, conciliant. — Au fond, ce placeur t’avait dit vrai.., seulement il avait été un peu chiche de détails. Mais tout cela ne concerne pas Caroline qui est une fille dévouée, je le répète, à laquelle il serait cruel de retirer une occasion de s’amuser.
MADAME. — C’est possible, mais je refuserai la permission... Rien ne m’en fera démordre!
MONSIEUR, réfléchissant à mi-voix. — Diable! diable! voici qui dérange mon plan.
MADAME, sèchement. — Est-ce que ton plan était d’aller à Crémorne faire valser cette fille?
MONSIEUR. — Non, mais comme mon bijoutier est sur le chemin de Caroline allant à Crémorne, mon intention était de la charger de s’informer pourquoi on ne m’envoie pas le bracelet que...
La phrase de monsieur est coupée par rentrée de Caroline
CAROLINE. — Madame veut-elle bien me permettre d’aller ce soir au bal annuel des cuisinières?
MADAME. — Oui, ma bonne Caroline, et je regrette qu’il n’ait pas lieu deux fois par an, car cela eût doublé le plaisir que j’éprouve à vous accorder celte permission. (A son mari.) Duflost, donne-lui 10 francs pour les petits frais qu’elle peut avoir à faire.
MONSIEUR, à part. — Bon ! c’est encore moi qui la danse de 10 francs !!!

Eugène Chavette
1892


N°7 ― Le feuilleton du journal

 Il ferma la porte

Les trois jours, pendant lesquels Guépin, très affairé, fit attendre sa décision parurent à Paul une éternité. Il était trop discret pour se montrer à Florence, et passait comme une ombre dans l'escalier commun pour se rendre au lycée. Il avait le cœur battant d'angoisse, le cerveau rongé par l'incertitude. Il supputait ce que pouvaient produire tous ses efforts de travail. En dehors de ses trois mille huit cents francs d'appointements, il avait la répétition qu'il donnait au fils du préfet, et le cours de littérature du pensionnat de Mlle Magimel, en tout quatre mille neuf. Était-ce assez pour être agréé par Mlle Guépin ? Il se plaisait à mettre la fille du menuisier sur un piédestal. Il l'avait transfigurée. Ce n'était plus une gentille petite personne appartenant à la classe ouvrière de Beaumont, quelque chose comme une grisette. C'était une jeune princesse égarée dans un milieu qui n'était pas le sien, et sur lequel, par la grâce de ses charmes, elle rayonnait d'un éclat merveilleux. Le brave Paul était en pleine féérie. Il commençait à douter qu'il fût digne de sa bien-aimée, et cherchait avec angoisse quel homme, dans le département, serait en mesure d'épouser Florence, sans que celle-ci parût être une victime de la destinée.

— Mon cher enfant, interrompit Mgr Espérandieu, vous devenez étrangement prolixe, votre récit entamé avec sobriété commence à se noyer dans les développements.

— Ah ! Monseigneur, si vous ne me permettez pas de vous dépeindre mes personnages, comment puis-je espérer vous inté- resser à leurs aventures ?

— Il va donc y avoir des aventures ?

— Votre Grandeur ne croit pas qu'une préparation pareille ne servira à rien ? Je pensais que mes articles de la Semaine religieuse avaient donné à Monseigneur une opinion plus favorable de mes facultés imaginatives.

— Poursuivez donc, puisqu'il faut que je subisse vos explications...

— « Subisse » est dur... Eh bien. Monseigneur, puisqu'il en est ainsi, je vais passer sur les accordailles de Paul Daniel et de Florence Guépin, qui m'auraient fourni cependant la matière d'un petit tableau de la vie provinciale tout à fait piquant. Je comptais tirer parti du jardin ensoleillé, comme cadre, et de la margelle du puits, comme siège, pour asseoir mes amoureux. Vous voyez la belle jeune fille blonde, dans un rayon de lumière, et les pampres de la vigne grimpante verdissant au-dessus d'elle. Son fiancé presque à ses pieds... C'eût été très joli. Mais vous m'accuseriez de me perdre dans le détail... J'en viens donc tout de suite à l'évènement grave, à l'acte décisif, à la péripétie dramatique de cette histoire d'amour.

— Je ne peux pas vous exprimer combien je trouve choquante cette intrigue d'un homme destiné à être prêtre, dit Mgr Espérandieu. Ces passions mondaines jettent dans ma pensée un insurmontable discrédit sur l'abbé Daniel. Il me semble qu'il est impossible qu'un cœur qui a éprouvé des sentiments si violents, soit jamais pacifié.

— Ah ! Monseigneur, et les Saints : saint Paul, saint Augustin, et Marie-Magdeleine...

— Oui, mon enfant, sans doute, mais tous ces personnages sont jugés par nous, dans le lointain du passé, ils ne sont pas nos contemporains, nous avons devant l'esprit, en même temps que la connaissance de leurs fautes premières, l'exemple des vertus qu'ils montrèrent par la suite. Tandis que ce prêtre, qui a subi tous les entraînements des hommes, j'ai beau savoir que c'est un modèle de charité, de sagesse et de piété, j'ai toujours peur qu'à un moment donné les passions ne recommencent à bouillonner en lui et qu'il ne retourne à son vomissement... Je crois que vous avez tort de vouloir me faire pénétrer le mystère de sa vie passée : il n'aura qu'à y perdre.

— Non, Monseigneur, car nous arrivons aux évènements qui ont décidé de son entrée dans les ordres, et vous jugerez qu'un renoncement aussi complet aux espérances et aux joies humaines ne peut être que définitif.

— Avez-vous la prétention de me faire croire que la douleur d'avoir été supplanté par M. Lefrançois ait poussé Paul Daniel à un tel excès de désespoir qu'il se soit jeté dans le sein de l'Église, comme dans un précipice, pour y engloutir sa vie, sa pensée, ses regrets, tout de lui enfin ?

— Mais, Monseigneur, cela est; je n'aurai pas à vous le faire croire. Vous le croirez de vous-même et par la suite naturelle du récit. Vous êtes trop bien informé des choses de la religion pour ne pas savoir comJiien ces conversions sont courantes. ? N'a-t-on pas raconté qu'un soir, à la table du roi des Belges, pas celui d'aujourd'hui, le précédent; celui qui, chaque fois que son peuple s'agitait, commandait de faire ses malles, de sorte que les émeutes s'apaisaient comme par enchantement tant la Belgique avait peur de rester sans roi, — à la table donc de ce singulier monarque, il y avait des généraux et un évêque, Mgr de Mercy-Argenteau. On se mit à causer de l'armée, des soldats, des manœuvres. Le prélat parlait avec tant de compétence qu'on l'interrogea curieusement et il fut établi que, de tous les convives, dont la plupart commandaient des divisions, le prêtre seul avait fait campagne et vu le feu. Il est vrai que c'était comme colonel de hussards et sous Napoléon qui l'avait décoré de sa main. Ce brillant soldat avait eu le malheur de perdre sa fiancée qu'il adorait, et de chagrin il était entré dans les ordres. Je vous en citerais cent autres exemples, Monseigneur, et qui seraient tous aussi probants. Et je n'irai pas jusqu'à invoquer la Trappe comme argument, quoique ce soit de circonstance.

— Ah ! Richard, notre curé de Favières a en vous un avocat bien éloquent, dit Mgr Espérandieu. Mais je ne sais pas si vous lui rendez service en le défendant comme vous le faites. La prudence commanderait de biaiser et déterminer les choses en douceur, au lieu de pousser ce maire aux dernières extrémités par une résistance qui va l'exaspérer. Je me reprochais déjà d'avoir été, ce matin, trop autoritaire, et voilà, mon cher enfant, que vous l'êtes plus que moi.

— Oh ! Monseigneur, je ne suis rien, dit le jeune abbé avec une souriante humilité, rien que votre fidèle serviteur... Et, si vous me commandez de me taire, je ne prononcerai plus une parole.

Au même moment, une cloche au son voilé tinta dans la cour agitée par une main discrète. Le prélat se leva et regardant son secrétaire :

— Voici le déjeuner. Donnez-moi votre bras, Richard; à table vous me continuerez votre récit; car maintenant que vous l'avez commencé, je regretterais de n'en pas connaître la suite.

Et appuyé sur son favori, plus par affectueuse familiarité que par maladive faiblesse, l’Évêque se dirigea vers la salle à manger.

GEORGES OHNET
A suivre...
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