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La nouvelle du Journal de 1897

 LA JEUNE FILLE (FRANÇAISE ET AMÉRICAINE)

ÉTUDES ET PORTRAITS

LA JEUNE FILLE

(FRANÇAISE ET AMÉRICAINE)

Ne trouvez-vous pas que le type de la jeune fille française s'est singulièrement modifié depuis une trentaine d'années? Les jeunes demoiselles qu'évoquent mes ressouvenirs de jadis étaient toutes différentes des petites personnes précocement développées, expertes en flirtation, hardies et libres jusqu'à l'impertinence,— attirantes et troublantes, malgré tout, — que je rencontre dans les salons d'aujourd'hui. Celles d'autrefois avaient une personnalité et des couleurs moins accusées et une certaine communauté de traits caractéristiques. Tout en étant au fond aussi compliquées que celles d'à présent, elles montraient plus de retenue, de sensibilité et d'ingénuité; elles avaient une santé mieux équilibrée, une capacité d'enthousiasme plus grande, une grâce chaste qui leur donnait le velouté d'une fleur en bouton. On leur reprochait, à la vérité, d'être un peu trop moutonnières et ignorantes, mais elles gardaient en un coin de leur cœur l'énergie et la vaillance nécessaires pour affirmer au besoin leur volonté. Elles avaient une saveur de terroir plus prononcée et possédaient surtout ces qualités bien françaises : la spontanéité et le naturel. Puisqu'il est admis que la littérature est le fidèle reflet de l'âme d'une société, ce caractère de jeune fille me semble parfaitement représenté, pour la provinciale, par l'Eugénie Grandet, de Balzac; pour la Parisienne, par la Cécile, d' « Il ne faut jurer de rien ».

Après 1850, la jeune fille change déjà d'allures. Dans le milieu moins bourgeois, moins retenu aussi, plus aventurier et plus en l'air du second Empire, elle garde encore ses belles qualités de naturel et de spontanéité, mais elle perd la fraîcheur d'âme, la réserve et l'aimable ignorance de ses devancières. Elle acquiert prématurément une expérience de la vie qui la déveloute ; elle « blague » volontiers le sentiment et le romanesque et devient garçonnière. Elle est néanmoins très séduisante en ses fantaisies et ses coups de tête, capable de généreux emportements et de nobles envolées. La Renée Mauperin, des Goncourt, est le type le plus charmant, le modèle achevé de cette seconde incarnation de la jeune fille moderne.

Sous la troisième République, nouvelle évolution. — Le pays, humilié et amoindri par les défaites de 1871, a perdu confiance en lui-même. Il s'est subitement engoué des méthodes d'éducation et de culture en honneur chez ses voisins ; on lui a persuadé que le maître d'école prussien avait seul vaincu à Woerth et à Sedan, et il a voulu élever ses enfants à l'allemande et à l'américaine. Puis, le milieu social s'est transformé. L'aristocratie et la haute bourgeoisie, ce qu'on appelait les « classes dirigeantes », ont abdiqué devant le flot montant de la démocratie. Une nouvelle société mondaine s'est créée ; les politiciens, les hommes d'affaires et de finance qui la composent, ont apporté dans la vie quotidienne une rudesse, un laisser aller, une liberté de langage dont l'éducation des enfants s'est ressentie. On s'est moins gêné pour parler devant eux des choses les moins propres à être entendues par de virginales oreilles. Sous prétexte d'intimité plus familière, on a oublié le Maxima debetur puero reverentia ; on les a traités en camarades et on leur a mis la bride sur le cou. Peu à peu, l'autorité paternelle et le respect filial s'en sont allés de compagnie, et c'est ainsi que nous avons vu surgir, comme une provocante Aphrodite, née de l'écume des eaux troublées, la jeune fille de la période actuelle, — la créature délicieusement déséquilibrée et raffinée, qui porte des costumes tailleur et des chemises d'homme, connaît tous les sports, monte à bicyclette, fréquente les ateliers de Julian, fait des vers décadents et de la peinture intransigeante, n'ignore plus rien et, comme le dirait Octave Feuillet scandalisé, tient des propos à faire rougir un singe ; — celle enfin dont vous trouverez le portrait fidèle dans les malicieuses esquisses de Gyp et les études cruellement ironiques d'Henri Lavedan.

A ces causes de dégénérescence qui sont d'ordre intérieur, s'en ajoute une autre qui vient de dehors, et cette dernière a puissamment contribué à nous doter de cette jolie créature hybride qui pousse comme une orchidée bizarre sur le terreau de notre civilisation avancée : — c'est l'influence insensiblement et traîtreusement exercée par les jeunes filles anglo-américaines qui, depuis quelques années, pullulent dans le milieu parisien et dans les villes de plaisir du littoral. Il y a là un curieux exemple de la contagion par infiltration, fort intéressant à étudier.

Taine, dans ses Notes sur l'Angleterre, a magistralement peint la jeune Anglaise, robuste de corps et d'esprit, indépendante, admirablement préparée pour la lutte vitale par les différents sports, la lecture de la Bible, une culture intellectuelle très développée, un sentiment inné du self-respect et de la responsabilité morale. Dans son beau-livre d'Outre-Mer, si copieusement documenté, d'une observation si pénétrante, Paul Bourget a consacré tout un brillant chapitre à l'étude de la jeune Américaine. Il a délicatement analysé les nuances de cette individualité énergiquement active et positive, vaillamment occupée à sauvegarder son indépendance, à tirer de sa jeunesse et de sa beauté tout le profit possible ; il a passé en revue les divers types de la jeune citoyenne des Etats-Unis : — la professional beauty, la convaincue, l'ambitieuse, la bluffeuse, la collectionneuse d'amoureux, dont la coquetterie s'exerce sur plusieurs adorateurs à la fois. Comme Taine, il a conclu que la jeune Anglo-Saxonne, avec sa hardiesse, sa soif de liberté, est mieux dressée à vouloir et à agir que ses sœurs françaises, et que, — même lorsqu'en abusant de son indépendance, elle côtoie l'abîme, — le pis qu'on puisse penser d'elle, c'est qu'elle est « chastement dépravée ».

Il faut croire que ces rares et solides qualités ont besoin, pour se conserver dans leur intégralité, de la protection du milieu natal et de la surveillance sévère que les membres d'une même communauté exercent les uns sur les autres ; car, il faut bien l'avouer, en passant la Manche ou l'Atlantique, toute cette vertu s'altère notablement. Elle est comme le thé, auquel le transit par mer enlève la fine fleur de son arome. — Une fois transplantées à Paris ou dans des villes cosmopolites, comme Nice, Cannes ou Menton, beaucoup de ces mêmes jeunes filles laissent voir à l'observateur perspicace de singulières tares. Elles paraissent n'avoir conservé de leur éducation native qu'une hardiesse et un sans-gêne poussés jusqu'aux dernières limites permises, un désir de plaire et de régner sur les cœurs qui ne recule devant aucune privautés, tout en ménageant les apparences. Celles qui, là-bas, n'étaient que « chastement dépravées », le sont ici pleinement et sans épithète corrective.

Un jeune romancier, qui passe l'hiver à Nice et vit dans l'intimité de cette société exotique, m'a conté ses impressions au sortir d'un dîner chez de jeunes Américaines appartenant au meilleur monde. Comme il arrive fréquemment dans ces familles yankees où les liens de parenté sont presque nuls, ni le père ni la mère n'assistaient à ce dîner. Les jeunes misses se sentant tout à fait al home et s'imaginant sans doute qu'un Français — homme de lettres par-dessus le marché — doit être dégagé de tout préjugé et avoir toutes les indulgences, s'étaient ingéniées à prendre des allures viriles et causaient avec une audace de langage absolument déconcertante.

— Jamais, me disait mon ami, dans un souper au cabaret avec des camarades, ou dans les ateliers où peintres et modèles s'entretiennent librement, je n'ai entendu traiter la délicate question des relations entre homme et femme avec un débraillé plus complet, une crudité plus brutale. La plus âgée de ces jeunes filles avait vingt-cinq ans ; toutes parlaient de l'amour avec une franchise dont j'étais le seul à être embarrassé. Ce qu'il y a de pis, c'est que tout cela était dit rudement, platement, sans cet assaisonnement spirituel avec lequel on sait en France faire passer les plaisanteries les plus salées. Je suis sorti de là ébaubi, mal à l'aise, et je suis encore confondu de la conversation de ces jeunes vierges mondaines. Où avaient-elles su les choses qu'elles me contaient ? Qui les leur avait apprises ?... Mystère.

Voilà un fait; il n'est pas unique. Il explique certains détails des Demi-Vierges de Marcel Prévost, qui paraissaient exagérés à quelques lecteurs. — Ces jeunes filles, gâtées par une éducation trop libre, dégénérées par suite d'une transplantation trop brusque, sont nombreuses à Paris et sur le littoral. Elles vivent constamment mêlées aux Françaises, et peu à peu la contagion de l'exemple exerce ses ravages. Contrairement à ce que. prétendent les moralistes d'outre-Manche et les puritains de Boston, « l'immoralité française » n'a rien à voir là-dedans, et c'est du dehors, cette fois, que nous vient la corruption. Ainsi que je le disais tout à l'heure, elle s'opère par lentes infiltrations, et, jointe à d'autres causes purement locales, elle produit ce type de la jeune fille « fin de siècle », qui n'est ni femme, ni garçon, — curieux sujet d'étude pour le psychologue et le romancier, — mais passablement inquiétant pour la santé et l'avenir de la société française.

Enfin, quoi?... Les lois de l'évolution sont fatales ; la jeune fille d'autrefois est en train de disparaître, et mes regrets de louangeur du temps passé ne la ressusciteront pas...

ANDRÉ THEURIET.
Annales Politiques et Littéraires – janvier 1897

N°7 ― Le feuilleton du journal

 Il ferma la porte

Les trois jours, pendant lesquels Guépin, très affairé, fit attendre sa décision parurent à Paul une éternité. Il était trop discret pour se montrer à Florence, et passait comme une ombre dans l'escalier commun pour se rendre au lycée. Il avait le cœur battant d'angoisse, le cerveau rongé par l'incertitude. Il supputait ce que pouvaient produire tous ses efforts de travail. En dehors de ses trois mille huit cents francs d'appointements, il avait la répétition qu'il donnait au fils du préfet, et le cours de littérature du pensionnat de Mlle Magimel, en tout quatre mille neuf. Était-ce assez pour être agréé par Mlle Guépin ? Il se plaisait à mettre la fille du menuisier sur un piédestal. Il l'avait transfigurée. Ce n'était plus une gentille petite personne appartenant à la classe ouvrière de Beaumont, quelque chose comme une grisette. C'était une jeune princesse égarée dans un milieu qui n'était pas le sien, et sur lequel, par la grâce de ses charmes, elle rayonnait d'un éclat merveilleux. Le brave Paul était en pleine féérie. Il commençait à douter qu'il fût digne de sa bien-aimée, et cherchait avec angoisse quel homme, dans le département, serait en mesure d'épouser Florence, sans que celle-ci parût être une victime de la destinée.

— Mon cher enfant, interrompit Mgr Espérandieu, vous devenez étrangement prolixe, votre récit entamé avec sobriété commence à se noyer dans les développements.

— Ah ! Monseigneur, si vous ne me permettez pas de vous dépeindre mes personnages, comment puis-je espérer vous inté- resser à leurs aventures ?

— Il va donc y avoir des aventures ?

— Votre Grandeur ne croit pas qu'une préparation pareille ne servira à rien ? Je pensais que mes articles de la Semaine religieuse avaient donné à Monseigneur une opinion plus favorable de mes facultés imaginatives.

— Poursuivez donc, puisqu'il faut que je subisse vos explications...

— « Subisse » est dur... Eh bien. Monseigneur, puisqu'il en est ainsi, je vais passer sur les accordailles de Paul Daniel et de Florence Guépin, qui m'auraient fourni cependant la matière d'un petit tableau de la vie provinciale tout à fait piquant. Je comptais tirer parti du jardin ensoleillé, comme cadre, et de la margelle du puits, comme siège, pour asseoir mes amoureux. Vous voyez la belle jeune fille blonde, dans un rayon de lumière, et les pampres de la vigne grimpante verdissant au-dessus d'elle. Son fiancé presque à ses pieds... C'eût été très joli. Mais vous m'accuseriez de me perdre dans le détail... J'en viens donc tout de suite à l'évènement grave, à l'acte décisif, à la péripétie dramatique de cette histoire d'amour.

— Je ne peux pas vous exprimer combien je trouve choquante cette intrigue d'un homme destiné à être prêtre, dit Mgr Espérandieu. Ces passions mondaines jettent dans ma pensée un insurmontable discrédit sur l'abbé Daniel. Il me semble qu'il est impossible qu'un cœur qui a éprouvé des sentiments si violents, soit jamais pacifié.

— Ah ! Monseigneur, et les Saints : saint Paul, saint Augustin, et Marie-Magdeleine...

— Oui, mon enfant, sans doute, mais tous ces personnages sont jugés par nous, dans le lointain du passé, ils ne sont pas nos contemporains, nous avons devant l'esprit, en même temps que la connaissance de leurs fautes premières, l'exemple des vertus qu'ils montrèrent par la suite. Tandis que ce prêtre, qui a subi tous les entraînements des hommes, j'ai beau savoir que c'est un modèle de charité, de sagesse et de piété, j'ai toujours peur qu'à un moment donné les passions ne recommencent à bouillonner en lui et qu'il ne retourne à son vomissement... Je crois que vous avez tort de vouloir me faire pénétrer le mystère de sa vie passée : il n'aura qu'à y perdre.

— Non, Monseigneur, car nous arrivons aux évènements qui ont décidé de son entrée dans les ordres, et vous jugerez qu'un renoncement aussi complet aux espérances et aux joies humaines ne peut être que définitif.

— Avez-vous la prétention de me faire croire que la douleur d'avoir été supplanté par M. Lefrançois ait poussé Paul Daniel à un tel excès de désespoir qu'il se soit jeté dans le sein de l'Église, comme dans un précipice, pour y engloutir sa vie, sa pensée, ses regrets, tout de lui enfin ?

— Mais, Monseigneur, cela est; je n'aurai pas à vous le faire croire. Vous le croirez de vous-même et par la suite naturelle du récit. Vous êtes trop bien informé des choses de la religion pour ne pas savoir comJiien ces conversions sont courantes. ? N'a-t-on pas raconté qu'un soir, à la table du roi des Belges, pas celui d'aujourd'hui, le précédent; celui qui, chaque fois que son peuple s'agitait, commandait de faire ses malles, de sorte que les émeutes s'apaisaient comme par enchantement tant la Belgique avait peur de rester sans roi, — à la table donc de ce singulier monarque, il y avait des généraux et un évêque, Mgr de Mercy-Argenteau. On se mit à causer de l'armée, des soldats, des manœuvres. Le prélat parlait avec tant de compétence qu'on l'interrogea curieusement et il fut établi que, de tous les convives, dont la plupart commandaient des divisions, le prêtre seul avait fait campagne et vu le feu. Il est vrai que c'était comme colonel de hussards et sous Napoléon qui l'avait décoré de sa main. Ce brillant soldat avait eu le malheur de perdre sa fiancée qu'il adorait, et de chagrin il était entré dans les ordres. Je vous en citerais cent autres exemples, Monseigneur, et qui seraient tous aussi probants. Et je n'irai pas jusqu'à invoquer la Trappe comme argument, quoique ce soit de circonstance.

— Ah ! Richard, notre curé de Favières a en vous un avocat bien éloquent, dit Mgr Espérandieu. Mais je ne sais pas si vous lui rendez service en le défendant comme vous le faites. La prudence commanderait de biaiser et déterminer les choses en douceur, au lieu de pousser ce maire aux dernières extrémités par une résistance qui va l'exaspérer. Je me reprochais déjà d'avoir été, ce matin, trop autoritaire, et voilà, mon cher enfant, que vous l'êtes plus que moi.

— Oh ! Monseigneur, je ne suis rien, dit le jeune abbé avec une souriante humilité, rien que votre fidèle serviteur... Et, si vous me commandez de me taire, je ne prononcerai plus une parole.

Au même moment, une cloche au son voilé tinta dans la cour agitée par une main discrète. Le prélat se leva et regardant son secrétaire :

— Voici le déjeuner. Donnez-moi votre bras, Richard; à table vous me continuerez votre récit; car maintenant que vous l'avez commencé, je regretterais de n'en pas connaître la suite.

Et appuyé sur son favori, plus par affectueuse familiarité que par maladive faiblesse, l’Évêque se dirigea vers la salle à manger.

GEORGES OHNET
A suivre...
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