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La nouvelle du Journal de 1897

 IDYLLE - Auguste Germain

IDYLLE

par AUGUSTE GERMAIN

Un matin entrant chacun par une grande porte différente, ils ne rencontrèrent, nez à nez dans une cour de la rue La Fayette. Depuis trois mois, ils ne s'étaient vus : Charlot, dit le Rat, racleur de violon, et Nathalie, dite Trompette, tous deux sans domicile connu.
Glabre et pale, les cheveux frisés sous un chapeau à bords plats, Charlot roule sur le pavé parisien ignorant la famille et vivant aux crochets du hasard. Si le violon ne rapporte rien, il allège les poches des concitoyens. L'art a ses martyrs.
Quant à Mlle Nathalie, dite Trompette ou plus brièvement Lili elle est la fille d'un musicien d’infanterie mort entre deux absinthes. Elle connut six semaines Madame sa Mère.
Puis celle-ci disparut, et Lili fut élevée à la diable avec des jurons et des taloches, par de complaisantes voisines. A douze ans, séduite à la foire au pain d’épices par les uniformes polonais que portaient les musiciens d’un cirque ambulant, elle pénétra dans la baraque, fit comprendre qu'elle aussi voudrait bien porter d'aussi beaux effets. Les saltimbanques la gardèrent.
Elle devint ce jour-là Mlle Trompette.
En maillot couleur chair, vêtue d'un corsage de velours noir à boutons jaunes et à crevés rouges, elle souffla pendant quatre années dans une longue trompette pareille à celle des hérauts du Moyen-Âge, ornée d’une bande de pourpre à glands d’or.
De loin, l’originalité du costume et de l’instrument, la sveltesse de Nathalie attiraient la foule. Ce fut la principale curiosité de la baraque.
Par malheur, un Jocrisse, compagnon de bohème, lui ayant montré la façon de manœuvrer un accordéon, elle disparut soudain. Elle avait assez travaillé avec les autres, elle entendait diriger toute seule ses affaires.
Et elle vint jouer de l’accordéon dans les cours à Paris.

*
*   *

« — Tu es toujours avec « La Biche ? » demanda Nathalie.
« — Et toi avec le « Veau Marin ? » fit Charlot.
« — Non.
« — Non. »
Les deux non partirent ensemble.
Charlot et Lili se regardèrent étonnés. Pas possible, libres tous les deux ? C’était épatant, ça, hein ?
Ils restèrent immobiles, sans parler, tellement cette nouvelle les surprenait. Charlot tourmentait son archer, Trompette faisait gémir son accordéon.
« — Alors fit-elle en arrachant les mots de son gosier, c’est toi qui l’a plaquée ?
« — Oh ! on s’est lâché tous les deux. Et toi ?
« — Moi aussi. »
En les voyant des bourgeois avaient mis le nez aux fenêtres ; des bonnes secouant des tapis s’étaient arrêtées, attendant une polka. Le portier ne balayait plus.
« — Si nous jouions ensemble ? « demanda Charlot.
Violon et accordéon attaquèrent une valse. Quelques sous, enveloppés de papier, tombèrent des fenêtres entr'ouvertes.

*
*   *

« — Où vas-tu travailler ? dit Charlot.
« — J’sais pas répondit Trompette.
« — Veux-tu venir à Saint-Ouen ? C'est dimanche, ou ramassera peut-être de la galette.
« — Rupin, l'idée ! » fit Nathalie avec admiration.
Et ils remontèrent lentement la rue La Fayette.
Ils ne parlaient pas eux si bavards, si gouailleurs d'ordinaire. Lili était à la dérobée des regards vers Charlot. Celui-ci, les mains dans les poches sifflait mais sifflait mal.
Un froid de Novembre rougissait le menton et les oreilles de Lili. Le Rat serrait les épaules.
Boulevard Barbés, celui-ci proposa deux « mêlés » pour ne remettre. Nathalie ne refusa pas l’offre ! L’alcool ramena la gaîté
Oh ! vrai, elle était rudement contente de voir le Rat !
Trois mois sans se rencontrer ! Mais, n'est-ce pas ? « son type » a elle était jaloux. Il la faisait travailler avec lui. Et Charlot aussi était surveillé : il filait droit avec « La Biche » une femme à poigne, celle-là.
Mais maintenant, ils sont libres : plus d'amant, ni de maîtresse. Ta main, la mienne ; tope-là et vive la rigolade !
Ils trinquèrent, les yeux allumés, se souriant en vieux amis qui se retrouvent et songent aux farces faites ensemble. Et que de blagues ils s'étaient payées : Vols de pruneaux et de harengs à la devanture des épiciers, quêtes frauduleuses en feignant, elle, de se trouver mal, eu disant, lui, qu'elle était sa sœur et que depuis deux jours ils n'avaient rien mangé ; promenades vagues derrière les buttes Montmartre. Mais jamais une caresse jamais un baiser. Sentant derrière eux la Biche et le Veau-Marin, les coups de pieds traîtres et les poings menaçants ils n'osaient pas...
Et voici qu'aujourd'hui, ils peuvent se réunir.
Avec sa mine de faubourienne aux yeux cernés, aux cheveux noirs ondulés sur le front, elle est presque jolie,et, sauf les dents jaunies par le tabac, tout en elle est encore jeune. Et lui, si le dos se voûte un peu par l'habitude d'une marche dégingandée il possède la maigreur nerveuse qui plait aux files ; il a le teint plombé et les yeux creux des lutteurs d'amour. Il sait les phrases d'argot qui font crever de rigolade et il connaît pour défendre les femmes les coups de couteau adroits qui mettent en une seconde un homme à terre.
Qu'il fasse des avances, ce n'est pas elle qui lui résistera.
Mais c'est drôle, il ne parle pas comme il voudrait, il essaye de dire des « boniments », d'amuser Lili impossible. Il répond oui, non barbotte dans ses phrases, comma un vieux atteint de gâtisme. De la timidité ?

*
*   *

Enfin, voici les fortifications et déjà les cabarets en planches remplis d’ouvriers, de femmes en cheveux, de petits bourgeois. Après le déjeuner, composé de pommes de terre et de poissons frits, de fromage, on lampe du vin, accoudé sur la table. On chante, on crie, tandis que les verres se heurtent, que des bouteilles se cassent et que des gens s’appellent et se répondent de loin.
Ah ! la bonne journée pour Charlot et Nathalie ! Jamais ils n'ont joué avec une telle verve. Les chansons de Trompette, que le Rat accompagne ont une mélancolie ou une bouffonnerie qui poigne on fait esclaffer les auditeurs. On leur lance des sous, et chaque fois qu'elle les lui donne à lui, qu'elle le regarde avec des yeux fous d'amour, chaque fois que leurs mains se touchent, elle éprouve une adorable défaillance, et Charlot sent des frissons lui courir dans les reins.
A la longue, la tentation était trop forte. A quoi bon souffrir ainsi ? Pourquoi rester si longtemps sans se dire qu'on s'aime !
Tant pis, en face des gens qui les regardaient, blaguant lui-même timidité le Rat s’est penché vers Lili, l'a prise et l’a baisée en plein sur la bouche. Sang dieu ! elle n'a pas eu peur non plus. Elle le lui à vite rendu, son baiser.
Un ouvrier dit :
« — Gironde, la petite ! Ça doit être plus doux que ce vin-là ! »
Aussitôt elle attaque avec sa voix chaude de bohémienne l'air connu : « Un baiser est bien douce chose ». Et depuis ce baiser, un délire, une frénésie de passion l'a empoignée.
Ce qu'elle a joué ou chanté s'adressait à Charlot seul, et, se mettant à I'unisson, celui-ci riposta, en faisant preuve dans ses morceaux d’une furia de tzigane.
Comme les sous, les baisers pleuvaient.

*
*   *

Vers quatre heures enfin, quand le soleil jetait dans le ciel ses dernières lueurs rouges, ils se sont assis à une table de cabaret et ils ont bu, silencieux.
Ils avaient chaud déjà, le vin les grisait un peu.
« — Il est rien chouette le dardant » fit Charlot en désignant le soleil.
Nathalie regarda. Dans le ciel que l’ombrée commençait à envahir apparaissait encore un globe rouge comme une face d'ivrogne.
« — On dirait la tête de Veau-Marin, dit-elle.
« — En plein, répondit Charlot.
Et il se rapprocha d'elle.
Les buveurs, que le froid piquait, s'en allaient. Trompette et le Rat restaient seuls.
Charlot passa le bras autour du cou de Nathalie ; elle se renversa sur lui, et ils demeurèrent ainsi longtemps, longtemps ...

*
*   *

Cependant la nuit tombait, ou allumait les becs de gaz. Dans les poêles, la friture chantait pour le dîner.
« — Si nous rentrions à Paris ? demanda Trompette.
Charlot ne répondit pas, mais il se leva, prit le bras de Lili. Tous deux partirent.
Aux fortifications, Charlot tourna à droite vers les talus. Ils étaient là, les deux misérables, pleins de désirs s'aimant.
Seules, dans le ciel sombre, quelques rares étoiles les regardaient. Ils oubliaient la bise aigue, le sol durci et caillouteux. Il lui dit avec un accent de tendresse si profonde et si sincère qu'on n'entendit plus sa voix de rogomme.
« — Veux-tu ? »
Elle répondit simplement :
« —Ne t'assoie pas sur mon accordéon. »

Auguste Germain
1862 -1915


N°7 ― Le feuilleton du journal

 Il ferma la porte

Les trois jours, pendant lesquels Guépin, très affairé, fit attendre sa décision parurent à Paul une éternité. Il était trop discret pour se montrer à Florence, et passait comme une ombre dans l'escalier commun pour se rendre au lycée. Il avait le cœur battant d'angoisse, le cerveau rongé par l'incertitude. Il supputait ce que pouvaient produire tous ses efforts de travail. En dehors de ses trois mille huit cents francs d'appointements, il avait la répétition qu'il donnait au fils du préfet, et le cours de littérature du pensionnat de Mlle Magimel, en tout quatre mille neuf. Était-ce assez pour être agréé par Mlle Guépin ? Il se plaisait à mettre la fille du menuisier sur un piédestal. Il l'avait transfigurée. Ce n'était plus une gentille petite personne appartenant à la classe ouvrière de Beaumont, quelque chose comme une grisette. C'était une jeune princesse égarée dans un milieu qui n'était pas le sien, et sur lequel, par la grâce de ses charmes, elle rayonnait d'un éclat merveilleux. Le brave Paul était en pleine féérie. Il commençait à douter qu'il fût digne de sa bien-aimée, et cherchait avec angoisse quel homme, dans le département, serait en mesure d'épouser Florence, sans que celle-ci parût être une victime de la destinée.

— Mon cher enfant, interrompit Mgr Espérandieu, vous devenez étrangement prolixe, votre récit entamé avec sobriété commence à se noyer dans les développements.

— Ah ! Monseigneur, si vous ne me permettez pas de vous dépeindre mes personnages, comment puis-je espérer vous inté- resser à leurs aventures ?

— Il va donc y avoir des aventures ?

— Votre Grandeur ne croit pas qu'une préparation pareille ne servira à rien ? Je pensais que mes articles de la Semaine religieuse avaient donné à Monseigneur une opinion plus favorable de mes facultés imaginatives.

— Poursuivez donc, puisqu'il faut que je subisse vos explications...

— « Subisse » est dur... Eh bien. Monseigneur, puisqu'il en est ainsi, je vais passer sur les accordailles de Paul Daniel et de Florence Guépin, qui m'auraient fourni cependant la matière d'un petit tableau de la vie provinciale tout à fait piquant. Je comptais tirer parti du jardin ensoleillé, comme cadre, et de la margelle du puits, comme siège, pour asseoir mes amoureux. Vous voyez la belle jeune fille blonde, dans un rayon de lumière, et les pampres de la vigne grimpante verdissant au-dessus d'elle. Son fiancé presque à ses pieds... C'eût été très joli. Mais vous m'accuseriez de me perdre dans le détail... J'en viens donc tout de suite à l'évènement grave, à l'acte décisif, à la péripétie dramatique de cette histoire d'amour.

— Je ne peux pas vous exprimer combien je trouve choquante cette intrigue d'un homme destiné à être prêtre, dit Mgr Espérandieu. Ces passions mondaines jettent dans ma pensée un insurmontable discrédit sur l'abbé Daniel. Il me semble qu'il est impossible qu'un cœur qui a éprouvé des sentiments si violents, soit jamais pacifié.

— Ah ! Monseigneur, et les Saints : saint Paul, saint Augustin, et Marie-Magdeleine...

— Oui, mon enfant, sans doute, mais tous ces personnages sont jugés par nous, dans le lointain du passé, ils ne sont pas nos contemporains, nous avons devant l'esprit, en même temps que la connaissance de leurs fautes premières, l'exemple des vertus qu'ils montrèrent par la suite. Tandis que ce prêtre, qui a subi tous les entraînements des hommes, j'ai beau savoir que c'est un modèle de charité, de sagesse et de piété, j'ai toujours peur qu'à un moment donné les passions ne recommencent à bouillonner en lui et qu'il ne retourne à son vomissement... Je crois que vous avez tort de vouloir me faire pénétrer le mystère de sa vie passée : il n'aura qu'à y perdre.

— Non, Monseigneur, car nous arrivons aux évènements qui ont décidé de son entrée dans les ordres, et vous jugerez qu'un renoncement aussi complet aux espérances et aux joies humaines ne peut être que définitif.

— Avez-vous la prétention de me faire croire que la douleur d'avoir été supplanté par M. Lefrançois ait poussé Paul Daniel à un tel excès de désespoir qu'il se soit jeté dans le sein de l'Église, comme dans un précipice, pour y engloutir sa vie, sa pensée, ses regrets, tout de lui enfin ?

— Mais, Monseigneur, cela est; je n'aurai pas à vous le faire croire. Vous le croirez de vous-même et par la suite naturelle du récit. Vous êtes trop bien informé des choses de la religion pour ne pas savoir comJiien ces conversions sont courantes. ? N'a-t-on pas raconté qu'un soir, à la table du roi des Belges, pas celui d'aujourd'hui, le précédent; celui qui, chaque fois que son peuple s'agitait, commandait de faire ses malles, de sorte que les émeutes s'apaisaient comme par enchantement tant la Belgique avait peur de rester sans roi, — à la table donc de ce singulier monarque, il y avait des généraux et un évêque, Mgr de Mercy-Argenteau. On se mit à causer de l'armée, des soldats, des manœuvres. Le prélat parlait avec tant de compétence qu'on l'interrogea curieusement et il fut établi que, de tous les convives, dont la plupart commandaient des divisions, le prêtre seul avait fait campagne et vu le feu. Il est vrai que c'était comme colonel de hussards et sous Napoléon qui l'avait décoré de sa main. Ce brillant soldat avait eu le malheur de perdre sa fiancée qu'il adorait, et de chagrin il était entré dans les ordres. Je vous en citerais cent autres exemples, Monseigneur, et qui seraient tous aussi probants. Et je n'irai pas jusqu'à invoquer la Trappe comme argument, quoique ce soit de circonstance.

— Ah ! Richard, notre curé de Favières a en vous un avocat bien éloquent, dit Mgr Espérandieu. Mais je ne sais pas si vous lui rendez service en le défendant comme vous le faites. La prudence commanderait de biaiser et déterminer les choses en douceur, au lieu de pousser ce maire aux dernières extrémités par une résistance qui va l'exaspérer. Je me reprochais déjà d'avoir été, ce matin, trop autoritaire, et voilà, mon cher enfant, que vous l'êtes plus que moi.

— Oh ! Monseigneur, je ne suis rien, dit le jeune abbé avec une souriante humilité, rien que votre fidèle serviteur... Et, si vous me commandez de me taire, je ne prononcerai plus une parole.

Au même moment, une cloche au son voilé tinta dans la cour agitée par une main discrète. Le prélat se leva et regardant son secrétaire :

— Voici le déjeuner. Donnez-moi votre bras, Richard; à table vous me continuerez votre récit; car maintenant que vous l'avez commencé, je regretterais de n'en pas connaître la suite.

Et appuyé sur son favori, plus par affectueuse familiarité que par maladive faiblesse, l’Évêque se dirigea vers la salle à manger.

GEORGES OHNET
A suivre...
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