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La nouvelle du Journal de 1897

 MADAME VA AU BAL - Chavette

MADAME VA AU BAL

par Eugène Chavette

RIEN de plus curieux que l’instant de la toilette pour un bal.
Le mari a tardé jusqu’au dernier moment, mais, en cinq minutes, il est prêt : il a noué sa cravate blanche et mis son habit, le même habit qu’il avait hier et qu’il ‘endossera encore demain et après-demain.
Pour la dame, c’est autre chose.
Dès le matin, tout est en l’air ; les armoires sont bouleversées : dentelles, diamants, rubans, sont éparpillés sur tous les meubles, pour la toilette qui n’aura lieu que dans dix ou douze heures.
Madame est impatiente, nerveuse, grinchue, car elle attend.
— Qui attend-elle ? me direz-vous, car il n’est que dix heures du matin.
Parbleu ! elle attend Albert, le fameux Albert, le roi des coiffeurs, le Léonard du dix-neuvième siècle... Albert, qui ne coiffe que des têtes en vogue, Albert, chez lequel on s’est fait inscrire huit jours à l’avance, Albert, qui, en une demi-heure, sait faire des cheveux de sa cliente un chef-d’œuvre à la mode.
Aussi, tente noms des plus illustres du high life féminin sont-ils inscrits pour aujourd’hui ; mais, à une demi heure par chacune de ces têtes charmantes, c’est quinze heures qu’il faut à l’intrépide grand homme pour arriver au bout de sa tâche. On intrigue près de lui, et, contrairement à toutes ces occasions où l’ambition consiste à vouloir  arriver la première, on supplie l’artiste pour passer la dernière, c’est-à-dire être fraîchement coiffée, là, tout à l’heure, au moment d’entrer dans le bal, presque dans l’antichambre.
Mais encore faut-il qu’il commence par la première des trente têtes élues parmi la centaine. Cette première passera à dix heures du matin, et elle doit encore s’estimer très heureuse, car son bonheur inouï est envié par celles qui vont être obligées de se faire coiffer par tout autre coiffeur qui ne sera pas le fameux Albert.
 


Donc, il est dix heures, et madame s’impatiente.
Dix heures deux minutes ! Il n’est pas là ! Albert manquerait-il de parole ? se serait-il laissé corrompre à prix d’or. par une rivale qui a accaparé la fameuse demi-heure !!! Horrible supposition, moment plein d’angoisse !
Enfin, un roulement de voiture se fait entendre.
La soubrette accourt... C’est lui !
Merci, mon Dieu !
A ce moment, on quitterait son père au lit de mort, on renverrait un notaire apportant une succession, on refuserait l’homme aimé, en un mot, on sacrifierait tout pour ne pas faire attendre l’illustre coiffeur; car l’autocrate n’attend pas ; une tête perdue pour son fer, vingt autres se trouveraient aussitôt sous son peigne, heureuses encore de le payer à un louis par cheveu.
La plus fière devient humble devant le grand homme, qui dicte se ordres et impose ses volontés:
Pas de rubans, car il en a placé sur la tête de la duchesse de X... ;
Pas de camélias, il en a orné la chevelure de la comtesse de V... ;
Il refuse les diamants, qu’il réserve pour les touffes de la marquise de R...
Ne sait-il pas mieux que sa cliente ce qui peut convenir à son genre de beauté?
On se tait, on obéit, car, à la moindre insurrection, le maestro capillaire arrêterait son pyramidal coup de peigne.
 


 

Enfin, madame est coiffée..., coiffée par Albert!
Il est onze heures du matin, et le bal est pour minuit.
Pendant treize heures, madame va rester raide, immobile, de peur de déranger le remarquable édifice.
Au dîner, elle ne mangera pas ; ce serait vouloir étouffer dans le corset, qui doit dessiner sa fine taille.
Enfin, les heures s’écoulent lentement, dans le double tourment de l’immobilité et de la faim.
Vient, enfin, l’heure de s’habiller.
Alors, les nerfs recommencent à jouer et l’impatience se réveille.
Si la couturière allait manquer de parole!!!
Car la couturière — une illustration aussi dans son genre ! — ne doit venir qu’à la dernière heure..., dans la voiture qu’on lui a expédiée. De dix minutes en dix minutes, les courriers se succèdent, apportant des nouvelles... On finit la jupe..., on achève le corsage..., on retouche la ceinture...
Ah! mon Dieu! onze Heures déjà, pas de couturière !
Enfin, elle arrive.
La porte cochère et toutes les autres portes intérieures ont été ouvertes béantes pour que l’étoffe, bien gonflée, puisse entrer sans être fripée.
Alors, on passe la robe... Prenez bien garde à la coiffure !... Toute la maison entoure la toilette endossée ; la couturière et ses deux aides, les deux femmes de chambre, au besoin la cuisinière, voire la femme du concierge, tout le personnel féminin est mis en réquisition.
L’une, à genoux, recoud ou découd le bas de la jupe.
L’autre serre la ceinture trop large.
Celle-ci attache les rubans. Cette autre bouffe l’étoffe..., et ci… et çà... Mille ordres, mille soins, et, à bout de compte, madame n’est pas satisfaite.
On ajoute, après coup, ce nœud Mme X... avait vu l’autre jour.
Ce ferret, pareil à celui que portait Mme Z… au dernier bal.
Ce ruban, qui allait si bien à Mlle Y. au concert de la veille.

 

 
Enfin, madame est prête !!!
On pense alors au mari, qui a tout regardé en silence, car la moindre observation de sa part pouvait soulever une tempête.
On monte en voiture.
Ah ! si monsieur était le moins du monde galant, il se placerait près du cocher, dans l’étroit réduit de la voiture, si peu qu’il tienne de place, il va chiffonner robe.
Mais monsieur use de son droit, il s’installe dans son coin, s’effaçant autant que possible.
Madame, au lieu de s’asseoir, s’appuie les genoux sur la banquette de devant et, le corps courbé en avant, reste immobile durant le trajet. On croirait presqu’elle fait sa prière.
Précaution insuffisante, je le sais ; mais tout le monde n’a pas la fortune qui permettait à la comtesse. de *** d’avoir une voiture particulière pour aller au bal, haut de plafond et sans banquette, dans laquelle, se maintenant à deux fortes poignées, elle se tenait droite.
— On arrive.
Dans l’escalier, monsieur fait bouffer une dernière fois la robe.
Dans l’antichambre, madame interroge la psyché sur sa coiffure et sa toilette ; tout est intact.
La porte s’ouvre, le laquais lance un nom...
On met le pied sur le champ de bataille... Il faut vaincre !!!

EUGÈNE CHAVETTE 
Les petits drames de la vertu - 1882


N°7 ― Le feuilleton du journal

 Il ferma la porte

Les trois jours, pendant lesquels Guépin, très affairé, fit attendre sa décision parurent à Paul une éternité. Il était trop discret pour se montrer à Florence, et passait comme une ombre dans l'escalier commun pour se rendre au lycée. Il avait le cœur battant d'angoisse, le cerveau rongé par l'incertitude. Il supputait ce que pouvaient produire tous ses efforts de travail. En dehors de ses trois mille huit cents francs d'appointements, il avait la répétition qu'il donnait au fils du préfet, et le cours de littérature du pensionnat de Mlle Magimel, en tout quatre mille neuf. Était-ce assez pour être agréé par Mlle Guépin ? Il se plaisait à mettre la fille du menuisier sur un piédestal. Il l'avait transfigurée. Ce n'était plus une gentille petite personne appartenant à la classe ouvrière de Beaumont, quelque chose comme une grisette. C'était une jeune princesse égarée dans un milieu qui n'était pas le sien, et sur lequel, par la grâce de ses charmes, elle rayonnait d'un éclat merveilleux. Le brave Paul était en pleine féérie. Il commençait à douter qu'il fût digne de sa bien-aimée, et cherchait avec angoisse quel homme, dans le département, serait en mesure d'épouser Florence, sans que celle-ci parût être une victime de la destinée.

— Mon cher enfant, interrompit Mgr Espérandieu, vous devenez étrangement prolixe, votre récit entamé avec sobriété commence à se noyer dans les développements.

— Ah ! Monseigneur, si vous ne me permettez pas de vous dépeindre mes personnages, comment puis-je espérer vous inté- resser à leurs aventures ?

— Il va donc y avoir des aventures ?

— Votre Grandeur ne croit pas qu'une préparation pareille ne servira à rien ? Je pensais que mes articles de la Semaine religieuse avaient donné à Monseigneur une opinion plus favorable de mes facultés imaginatives.

— Poursuivez donc, puisqu'il faut que je subisse vos explications...

— « Subisse » est dur... Eh bien. Monseigneur, puisqu'il en est ainsi, je vais passer sur les accordailles de Paul Daniel et de Florence Guépin, qui m'auraient fourni cependant la matière d'un petit tableau de la vie provinciale tout à fait piquant. Je comptais tirer parti du jardin ensoleillé, comme cadre, et de la margelle du puits, comme siège, pour asseoir mes amoureux. Vous voyez la belle jeune fille blonde, dans un rayon de lumière, et les pampres de la vigne grimpante verdissant au-dessus d'elle. Son fiancé presque à ses pieds... C'eût été très joli. Mais vous m'accuseriez de me perdre dans le détail... J'en viens donc tout de suite à l'évènement grave, à l'acte décisif, à la péripétie dramatique de cette histoire d'amour.

— Je ne peux pas vous exprimer combien je trouve choquante cette intrigue d'un homme destiné à être prêtre, dit Mgr Espérandieu. Ces passions mondaines jettent dans ma pensée un insurmontable discrédit sur l'abbé Daniel. Il me semble qu'il est impossible qu'un cœur qui a éprouvé des sentiments si violents, soit jamais pacifié.

— Ah ! Monseigneur, et les Saints : saint Paul, saint Augustin, et Marie-Magdeleine...

— Oui, mon enfant, sans doute, mais tous ces personnages sont jugés par nous, dans le lointain du passé, ils ne sont pas nos contemporains, nous avons devant l'esprit, en même temps que la connaissance de leurs fautes premières, l'exemple des vertus qu'ils montrèrent par la suite. Tandis que ce prêtre, qui a subi tous les entraînements des hommes, j'ai beau savoir que c'est un modèle de charité, de sagesse et de piété, j'ai toujours peur qu'à un moment donné les passions ne recommencent à bouillonner en lui et qu'il ne retourne à son vomissement... Je crois que vous avez tort de vouloir me faire pénétrer le mystère de sa vie passée : il n'aura qu'à y perdre.

— Non, Monseigneur, car nous arrivons aux évènements qui ont décidé de son entrée dans les ordres, et vous jugerez qu'un renoncement aussi complet aux espérances et aux joies humaines ne peut être que définitif.

— Avez-vous la prétention de me faire croire que la douleur d'avoir été supplanté par M. Lefrançois ait poussé Paul Daniel à un tel excès de désespoir qu'il se soit jeté dans le sein de l'Église, comme dans un précipice, pour y engloutir sa vie, sa pensée, ses regrets, tout de lui enfin ?

— Mais, Monseigneur, cela est; je n'aurai pas à vous le faire croire. Vous le croirez de vous-même et par la suite naturelle du récit. Vous êtes trop bien informé des choses de la religion pour ne pas savoir comJiien ces conversions sont courantes. ? N'a-t-on pas raconté qu'un soir, à la table du roi des Belges, pas celui d'aujourd'hui, le précédent; celui qui, chaque fois que son peuple s'agitait, commandait de faire ses malles, de sorte que les émeutes s'apaisaient comme par enchantement tant la Belgique avait peur de rester sans roi, — à la table donc de ce singulier monarque, il y avait des généraux et un évêque, Mgr de Mercy-Argenteau. On se mit à causer de l'armée, des soldats, des manœuvres. Le prélat parlait avec tant de compétence qu'on l'interrogea curieusement et il fut établi que, de tous les convives, dont la plupart commandaient des divisions, le prêtre seul avait fait campagne et vu le feu. Il est vrai que c'était comme colonel de hussards et sous Napoléon qui l'avait décoré de sa main. Ce brillant soldat avait eu le malheur de perdre sa fiancée qu'il adorait, et de chagrin il était entré dans les ordres. Je vous en citerais cent autres exemples, Monseigneur, et qui seraient tous aussi probants. Et je n'irai pas jusqu'à invoquer la Trappe comme argument, quoique ce soit de circonstance.

— Ah ! Richard, notre curé de Favières a en vous un avocat bien éloquent, dit Mgr Espérandieu. Mais je ne sais pas si vous lui rendez service en le défendant comme vous le faites. La prudence commanderait de biaiser et déterminer les choses en douceur, au lieu de pousser ce maire aux dernières extrémités par une résistance qui va l'exaspérer. Je me reprochais déjà d'avoir été, ce matin, trop autoritaire, et voilà, mon cher enfant, que vous l'êtes plus que moi.

— Oh ! Monseigneur, je ne suis rien, dit le jeune abbé avec une souriante humilité, rien que votre fidèle serviteur... Et, si vous me commandez de me taire, je ne prononcerai plus une parole.

Au même moment, une cloche au son voilé tinta dans la cour agitée par une main discrète. Le prélat se leva et regardant son secrétaire :

— Voici le déjeuner. Donnez-moi votre bras, Richard; à table vous me continuerez votre récit; car maintenant que vous l'avez commencé, je regretterais de n'en pas connaître la suite.

Et appuyé sur son favori, plus par affectueuse familiarité que par maladive faiblesse, l’Évêque se dirigea vers la salle à manger.

GEORGES OHNET
A suivre...
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