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La nouvelle du Journal de 1897

 La question des étrennes - Chavette

La question des étrennes

par
Eugène Chavette

En ce moment tout est bruit autour de nous. On se sent étourdi. Mais il est une heure, heure sombre, où l’homme, sorti du vacarme, se trouve seul en présence de cet épouvantable cauchemar qu’on appelle « la question des étrennes ». Alors il reconnaît toute la vérité de cette phrase de Mme de Girardin à propos du premier 4e l’an :
« En France, nous avons un secret qui n’appartient qu’à nous, un moyen infaillible de changer en supplice tout ce qui doit nous être un plaisir. Notre misérable vanité est parvenue à nous faire de toute chose une agréable torture. D’un don généreux nous faisons un impôt qui accable... »
Nous sommes arrivés à l’instant de la crise aiguë, mais, avouons-le, les premières atteintes du mal avaient été douces. On s’y prêtait même de bonne grâce. Dès le commencement du mois, on avait déjà préparé une liste dictée par une reconnaissance qui tenait compte des moindres services reçus pendant l’année. Tout s’y payait largement. Une simple tasse de thé devait être soldée par un cadeau de dix louis. Rien ne pouvait être assez beau et, d’avance, on faisait son choix dans ces mille « véritables occasions pour étrennes s que la réclame nous offre avec une richesse de littérature à laquelle je me permettrai de faire un emprunt :
« Infatigable dans sa course, le Temps poursuit sa marche éternelle. L’inflexible vieillard, sourd aux prières comme aux imprécations, s’avance d’un pas égal. Une année de plus va peser sur vos têtes.
» Ah ! puisque la loi éternelle le veut, puisque le Temps est inexorable, empressez- vous d’employer les instants qu’il vous laisse, et tâchez d’oublier, dans les voluptés douces de la générosité, qu’un jour vous devez tomber sous cette faux dont la trempe ferait croire qu’elle sort des ateliers de la maison X, rue ..., n° ..., si célèbre par sa coutellerie fine pour étrennes. »
Quand on a lu cela, n’eût-on qu’une tante, on ne peut résister au désir de lui offrir des rasoirs.
Tous les cadeaux choisis, notés et cotés (sur le papier, bien entendu), on songe alors à faire l’addition
— Comment ! quatorze mille francs ! je me serai trompé recomptons… C’est juste.
Voyons, ne confondons pas la générosité avec la prodigalité. Élaguons.
Ah ! dix louis à Mme Aubray-pour une simple tasse de thé, c’est de la folie, mettons cinq !... non le thé était froid. un louis, un simple louis, c’est assez. Chez Brébant on paie la théière pleine trente sous, et, encore, on a du beurre ! — Élaguons, élaguons. — Tiens, un tableau de 20 louis à Rouiilard ! où donc avais-je la tête ? il m’invite à diner, c’est la vérité, mais c’est parce que je découpe à table. Il ne fume pas, un porte-cigare lui suffira, cela lui fournira l’occasion d’avoir des cigares sur lui quand je le rencontrerai. — Élaguons encore. — De quoi ? de quoi ? une fourrure de trente louis à Mme Barillet ! C’était bon du vivant de son mari mon
vieux camarade de collège, mort en juillet dernier. Au premier jour elle se remariera et elle entamera d’autres relations. Remplaçons par un bibelot de soixante francs. — Élaguons, élaguons.
Il recommence son addition.
— Seize cents francs !c’est plus raisonnable. Avec le premier chiffre, j’aurais fait rire de moi. Tenons-nous à seize cents francs, c’est une folie utile.
Cependant le mois de décembre s’écoule jour par jour, mais à mesure que la fatale date s’approche, le martyr des étrennes compose avec lui-même.
Le feu de la générosité s’est éteint, et notre homme marchande avec sa reconnaissance. Il pèse les bienfaits reçus pour en alléger le remboursement
Il se souvient que sur les neuf dîners de A... il a trouvé huit fois le pot-au-feu.
Chez B..., il songe qu’on affecte de le mettre au bout de la table. On ne l’invite que pour se débarrasser d’un gibier trop avancé.
Son ami D..., en le recevant à la campagne, l’a logé- sous les toits, près des chambres de domestiques, tandis que les autres avaient des chambres d’honneur.
Il épluche si bien ses relations que, parmi tous les gens de son intimité, il finit par ne trouver que lui-même de bon, loyal, généreux et dévoué. A mesure qu’il fait ces navrantes découvertes, il élague, il élague, il élague toujours.
— Enfin, me voici à cinq cents francs ! s’écrie-t-il au commencement de la dernière semaine.
Il n’a conservé sur sa liste que les indispensables, les parents et les domestiques.
Le 28 décembre, il supprime les indispensables pour leur prouver qu’il est une nature droite et primitive qui sait se soustraire aux puériles exigences dune civilisation étroite et avide.
Le 29 décembre, il raye les parents. Ceux- là connaissent trop sa position pour ignorer qu’il n’a pas le moyen de donner des étrennes. Il ne veut pas les amuser de sa ridicule ostentation. Entre parents, un simple mot qui part du cœur ne vaut-il pas le plus riche bibelot ?
Restent les domestiques.
Ceux-là peuvent dormir tranquilles.
On consent à passer pour ladre, impoli ou ingrat devant ses égaux, mais on tient avant tout à l’estime des domestiques
— Cent cinquante francs allons donc ! ce n’est pas assez, j’aurais l’air de les traiter en camarade; redressons-nous.
Il ajoute dix francs à une cuisinière, cent sous à un portier, trois francs à une bonne, etc., etc.
Là ! Deux cents francs, arrêtons-nous à ce chiffre qui me paraît rond.
Enfin, le 30 décembre, il s’adresse cette dernière et terrible question
— A qui vais-je emprunter ces deux cents francs?
Car celui qui destinait quatorze mille francs aux étrennes n’a jamais le sou. C’est même pour cette raison qu’il avait poussé jusqu’à quatorze mille francs.
La nuit du 30 au 31 décembre est terrible à passer. Pas de sommeil. Le cerveau travaille pour trouver le moyen de réunir somme qui fait défaut. Il invente les plus singuliers expédients pour se la procurer, il songe successivement à tous les procédés connus, mais il faut toujours revenir au plus vulgaire, à celui qu’une noble fierté lui faisait écarter, en un mot, à l’emprunt.
— Emprunter ! à qui ?
Alors il reprend sa liste chargée de ratures et, parmi tous ces noms biffés, il cherche celui de l’ami dont il fera son prêteur.
La revue est accompagnée de commentaires
— Si je m’adressais à Rouillard ? Après tout, je ne demande pas l’aumône. Il ne fera simplement que prêter… tandis que moi, moi, je l’avais inscrit là pour le don d’un tableau de vingt louis... Le beau rôle est de mon côté. — Ah ! ouiche ! Rouillard prêter ! Il a toujours l’air d’attendre une lettre chargée.
Si j’allais chez Mme Aubray ? Son thé est exécrable, niais son cœur est excellent. Non, je ne puis emprunter à une dame.
J’irais bien chez Moras; mais je me souviens qu’il m’a dit un jour : Quand on veut m’emprunter, non seulement je ne prête pas la somme, mais encore je me fais faire un billet pour les intérêts.
Bouchet est fort riche; mais quand on veut lui emprunter, il se met à fondre en larmes en disant : Vous ne m’aimez donc plus ? Pourquoi chercher une cause de brouille entre nous ? Un prêt entre amis, c’est l’éternelle séparation.
A qui diable vais-je emprunter ? Ah ! Constant ! je l’avais oublié… Il est vrai qu’il n’est pas sur ma liste. Ce cher Constant ! ne m’a-t-il pas répété cent fois: Entre nous la bourse est commune. — Sauvé ! je suis sauvé. Courons chez Constant.
Il s’élance, mais en ouvrant la porte il se trouve nez à nez avec Constant qui allait sonner.
— Tiens, c’est toi ?
— Tu sais, vieux, s’écrie Constant, que je t’ai dit souvent ! Entre nous, la bourse est commune.
— J’y songeais il y a dix secondes.
— Eh bien ! voici le moment de me le prouver. Peux-tu me prêter vingt francs pour donner des étrennes à mon portier?

EUGÈNE CHAVETTE
publié en 1883


N°7 ― Le feuilleton du journal

 Il ferma la porte

Les trois jours, pendant lesquels Guépin, très affairé, fit attendre sa décision parurent à Paul une éternité. Il était trop discret pour se montrer à Florence, et passait comme une ombre dans l'escalier commun pour se rendre au lycée. Il avait le cœur battant d'angoisse, le cerveau rongé par l'incertitude. Il supputait ce que pouvaient produire tous ses efforts de travail. En dehors de ses trois mille huit cents francs d'appointements, il avait la répétition qu'il donnait au fils du préfet, et le cours de littérature du pensionnat de Mlle Magimel, en tout quatre mille neuf. Était-ce assez pour être agréé par Mlle Guépin ? Il se plaisait à mettre la fille du menuisier sur un piédestal. Il l'avait transfigurée. Ce n'était plus une gentille petite personne appartenant à la classe ouvrière de Beaumont, quelque chose comme une grisette. C'était une jeune princesse égarée dans un milieu qui n'était pas le sien, et sur lequel, par la grâce de ses charmes, elle rayonnait d'un éclat merveilleux. Le brave Paul était en pleine féérie. Il commençait à douter qu'il fût digne de sa bien-aimée, et cherchait avec angoisse quel homme, dans le département, serait en mesure d'épouser Florence, sans que celle-ci parût être une victime de la destinée.

— Mon cher enfant, interrompit Mgr Espérandieu, vous devenez étrangement prolixe, votre récit entamé avec sobriété commence à se noyer dans les développements.

— Ah ! Monseigneur, si vous ne me permettez pas de vous dépeindre mes personnages, comment puis-je espérer vous inté- resser à leurs aventures ?

— Il va donc y avoir des aventures ?

— Votre Grandeur ne croit pas qu'une préparation pareille ne servira à rien ? Je pensais que mes articles de la Semaine religieuse avaient donné à Monseigneur une opinion plus favorable de mes facultés imaginatives.

— Poursuivez donc, puisqu'il faut que je subisse vos explications...

— « Subisse » est dur... Eh bien. Monseigneur, puisqu'il en est ainsi, je vais passer sur les accordailles de Paul Daniel et de Florence Guépin, qui m'auraient fourni cependant la matière d'un petit tableau de la vie provinciale tout à fait piquant. Je comptais tirer parti du jardin ensoleillé, comme cadre, et de la margelle du puits, comme siège, pour asseoir mes amoureux. Vous voyez la belle jeune fille blonde, dans un rayon de lumière, et les pampres de la vigne grimpante verdissant au-dessus d'elle. Son fiancé presque à ses pieds... C'eût été très joli. Mais vous m'accuseriez de me perdre dans le détail... J'en viens donc tout de suite à l'évènement grave, à l'acte décisif, à la péripétie dramatique de cette histoire d'amour.

— Je ne peux pas vous exprimer combien je trouve choquante cette intrigue d'un homme destiné à être prêtre, dit Mgr Espérandieu. Ces passions mondaines jettent dans ma pensée un insurmontable discrédit sur l'abbé Daniel. Il me semble qu'il est impossible qu'un cœur qui a éprouvé des sentiments si violents, soit jamais pacifié.

— Ah ! Monseigneur, et les Saints : saint Paul, saint Augustin, et Marie-Magdeleine...

— Oui, mon enfant, sans doute, mais tous ces personnages sont jugés par nous, dans le lointain du passé, ils ne sont pas nos contemporains, nous avons devant l'esprit, en même temps que la connaissance de leurs fautes premières, l'exemple des vertus qu'ils montrèrent par la suite. Tandis que ce prêtre, qui a subi tous les entraînements des hommes, j'ai beau savoir que c'est un modèle de charité, de sagesse et de piété, j'ai toujours peur qu'à un moment donné les passions ne recommencent à bouillonner en lui et qu'il ne retourne à son vomissement... Je crois que vous avez tort de vouloir me faire pénétrer le mystère de sa vie passée : il n'aura qu'à y perdre.

— Non, Monseigneur, car nous arrivons aux évènements qui ont décidé de son entrée dans les ordres, et vous jugerez qu'un renoncement aussi complet aux espérances et aux joies humaines ne peut être que définitif.

— Avez-vous la prétention de me faire croire que la douleur d'avoir été supplanté par M. Lefrançois ait poussé Paul Daniel à un tel excès de désespoir qu'il se soit jeté dans le sein de l'Église, comme dans un précipice, pour y engloutir sa vie, sa pensée, ses regrets, tout de lui enfin ?

— Mais, Monseigneur, cela est; je n'aurai pas à vous le faire croire. Vous le croirez de vous-même et par la suite naturelle du récit. Vous êtes trop bien informé des choses de la religion pour ne pas savoir comJiien ces conversions sont courantes. ? N'a-t-on pas raconté qu'un soir, à la table du roi des Belges, pas celui d'aujourd'hui, le précédent; celui qui, chaque fois que son peuple s'agitait, commandait de faire ses malles, de sorte que les émeutes s'apaisaient comme par enchantement tant la Belgique avait peur de rester sans roi, — à la table donc de ce singulier monarque, il y avait des généraux et un évêque, Mgr de Mercy-Argenteau. On se mit à causer de l'armée, des soldats, des manœuvres. Le prélat parlait avec tant de compétence qu'on l'interrogea curieusement et il fut établi que, de tous les convives, dont la plupart commandaient des divisions, le prêtre seul avait fait campagne et vu le feu. Il est vrai que c'était comme colonel de hussards et sous Napoléon qui l'avait décoré de sa main. Ce brillant soldat avait eu le malheur de perdre sa fiancée qu'il adorait, et de chagrin il était entré dans les ordres. Je vous en citerais cent autres exemples, Monseigneur, et qui seraient tous aussi probants. Et je n'irai pas jusqu'à invoquer la Trappe comme argument, quoique ce soit de circonstance.

— Ah ! Richard, notre curé de Favières a en vous un avocat bien éloquent, dit Mgr Espérandieu. Mais je ne sais pas si vous lui rendez service en le défendant comme vous le faites. La prudence commanderait de biaiser et déterminer les choses en douceur, au lieu de pousser ce maire aux dernières extrémités par une résistance qui va l'exaspérer. Je me reprochais déjà d'avoir été, ce matin, trop autoritaire, et voilà, mon cher enfant, que vous l'êtes plus que moi.

— Oh ! Monseigneur, je ne suis rien, dit le jeune abbé avec une souriante humilité, rien que votre fidèle serviteur... Et, si vous me commandez de me taire, je ne prononcerai plus une parole.

Au même moment, une cloche au son voilé tinta dans la cour agitée par une main discrète. Le prélat se leva et regardant son secrétaire :

— Voici le déjeuner. Donnez-moi votre bras, Richard; à table vous me continuerez votre récit; car maintenant que vous l'avez commencé, je regretterais de n'en pas connaître la suite.

Et appuyé sur son favori, plus par affectueuse familiarité que par maladive faiblesse, l’Évêque se dirigea vers la salle à manger.

GEORGES OHNET
A suivre...
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