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La nouvelle du Journal de 1897

 LE CONTE DES ROIS MAGES

LE CONTE DES ROIS MAGES

par
André Theuriet

Les trois rois mages, Balthazar, Melchior et Gaspard, portant l'encens et la myrrhe, étaient partis à la recherche de l'enfant Jésus, mais comme ils ne connaissaient pas bien le chemin de Bethléem, ils s'étaient égarés en route et, après avoir traversé une forêt profonde, ils arrivèrent à la nuit tombante dans un village du pays de Langres. Ils étaient las, ils avaient les bras coupés à force de porter les vases contenant les parfums destinés au fils de Marie et, de plus, ils mouraient de faim et de soif. Ils frappèrent donc à la porte de la première maison du village pour y demander l'hospitalité.
Cette maison, ou plutôt cette hutte, situé presque à la lisière du bois, appartenait à un bûcheron nommé Denis Fleuriot qui y vivait fort chichement avec sa femme et ses quatre marmots.
Elle était bâtie en torchis avec une toiture de terre et de mousse à travers laquelle l'eau filtrait les jours de grande pluie.
Les trois rois, vannés de fatigue, heurtèrent à la porte, et quand le bûcheron l'eut ouverte, prièrent qu'on voulût bien leur donner à souper et à coucher.
―  Hélas braves gens, répondit Fleuriot, je n'ai qu'un lit pour moi et un grabat pour mes enfants, et quant à souper, nous ne pouvons vous offrir que des pommes de terre cuites à l'eau et du pain de seigle. Néanmoins, entrez, et si vous n'êtes pas trop difficiles, on tâchera de vous arranger.
Ils entrèrent donc. On leur servit des pommes de terre qu'ils dévorèrent de grand appétit, et le bûcheron et sa femme leur cédèrent leur lit, où ils dormirent à poings fermés, sauf Gaspard qui aimait ses aises et qui se trouvait fort à l’étroit entre le gros Balthazar et le géant Melchior.
Le lendemain matin, avant de se remettre en route, Balthazar, qui était le plus généreux des trois, dit à Fleuriot.
― Je veux vous donner quelque chose pour vous remercier de votre hospitalité.
― Nous vous l'avons offerte de bon cœur, mais nous ne nous attendons à rien, braves gens répondit le bûcheron en tendant la main tout de même.
― Je n'ai pas d'argent, reprit Balthazar, mais je veux vous laisser un souvenir qui vaudra mieux.
Il fouilla dans sa poche et en tira une petite flûte d'Orient qu'il présenta à Fleuriot, et tandis que celui-ci, un peu déçu, faisait !a grimace, il continua
Si vous formez un souhait en jouant un air sur cette flûte, il sera immédiatement exaucé. Prenez, n'en abusez pas, et ne refusez jamais l'aumône ni l'hospitalité aux pauvres gens.

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*   *

Quand les trois rois eurent disparu au tournant du chemin, Denis Fleuriot dit à sa femme, en soupesant dédaigneusement la petite flûte dans sa main :
―  Ils auraient pu nous faire un cadeau moins bête que ce flageolet ; néanmoins je vais tout de même essayer de flûter pour voir s'ils ne se sont pas moqués de nous.
Alors il s'écria :
― Je voudrais avoir pour notre déjeuner du pain blanc, un pâté de venaison et une bonne bouteille de vin !
Puis il joua sur la petite flûte un air du pays, et tout d'un coup, à son grand ébahissement, il vit sur la table, couverte d'une fine nappe blanche, le pain, le vin et le pâté demandés.
Dès qu'il fut certain du pouvoir de sa flûte, il ne s'en tint pas là, comme bien vous pensez, et il demanda tout ce qui lui passa par la tête. il flûtait du matin au soir. Il eut des habits neufs pour sa femme et ses enfants, de l'argent de poche, une table abondamment servie, et, comme il lui suffisait de souhaiter une chose pour l'avoir aussitôt, il devint en peu de temps un des richards du canton. Alors, à la place de sa hutte à demi effondrée, il fit construire un superbe château qu'il remplit de meubles précieux et de tapisseries, et le jour où la construction et l'ameublement furent achevés, il donna une grande fête pour inaugurer sa nouvelle demeure.
Autour d'une table richement servie, étincelante d'argenterie et de lumière, il avait réuni tous les gros bonnets de l'endroit. Lui-même se tenait au haut bout avec sa femme parée comme une châsse, tandis que des musiciens installés dans une galerie supérieure régalaient les convives de leurs plus .joyeux airs. Afin que te festin ne fût pas troublé, il avait ordonné à ses gens de ne laisser sous aucun prétexte lésa fâcheux et les mendiants entrer dans la cour, et même il avait préposé à la porte deux grands diables de valets armés de bâtons, qui avaient pour consigne d'écarter tous les loqueteux et porteurs de besace des environs.
Aussi, sûrs de n'être point dérangés les invités s'en donnaient à cœur-joie, jouant des mâchoires;, humant le bon vin et s'ébaudissant à ventre déboutonné.

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Or, ce soir-là, les trois rois mages ayant dépose leurs présents au pied de l'enfant Jésus, revenaient de Bethléem. En traversant la forêt, ils reconnurent le village où ils avaient couché, virent le château tout illuminé, et Gaspard dit en goguenardant à Balthazar :
— Je serais curieux de savoir si notre homme n'a pas mésusé de ta petite flûte et si, depuis qu'il est riche, il a tenu sa promesse d'être doux envers !e pauvre monde.
— .Voyons, répondit laconiquement Balthazar.
Ils s'accoutrèrent en mendiants, changèrent leurs belles robes contre des haillons et se présentèrent à la porte du château en demandant l’hospitalité pour la nuit; mais on les reçut fort mal, et comme ils insistaient, menant grand bruit, Fleuriot mit ta tête à la fenêtre/et, apercevant des mendiants, commanda qu’on lâchât les chiens à leurs trousses, de sortes qu’ils détalèrent au plus vite non sans avoir les jambes fort endommagés.
— Je m’en étais douté ! maugréa le sceptique Gaspard qui avait été mordu au mollet.
— C’est bon, répliqua le géant Melchior, il ne l'emportera pas en paradis !... Il saura ce que pèse la rancune des trois Rois mages!...
Cependant les convives continuaient à banqueter joyeusement. 0n était arrivé au dessert, et Fleuriot, un couteau à la main, était en train de découper une colossale brioche, quand on entendit dans la cour les grelots d'une chaise de poste traînée par quatre chevaux fringants, caparaçonnés d'or. Fleuriot mit de nouveau le nez à la fenêtre et, voyant qu'il lui arrivait encore de nobles invités, ordonna qu'on les fît monter en toute hâte. Lui-même vint avec un flambeau les recevoir à la porte de la salle. Alors on vit entrer les trois Rois mages en pompeux appareil couronne en tête, vêtus de pourpre et de pierreries. Fleuriot, qui avait reconnu ses anciens hôtes, fit bonne contenance et, avec force salutations, les pria de prendre place à table.
— Merci dit Balthazar sèchement, nous ne mangeons pas chez un homme qui reçoit si mal les pauvres gens.
— Je vous fais compliment de la façon dont vous tenez vos promesses! cria Melchior de sa grosse voix.
— Ah tu lâches tes chiens sur les mendiants ! ajouta Gaspard en se tâtant la jambe; attends, je vais te jouer un air que tu ne connais pas encore !...
Et, tirant de sa poche une petite flûte pareille à celle qu'on avait donnée à Fleuriot, il la fit résonner terriblement. En un clin d'œil, la table, les convives, le château s'évanouirent, et le bûcheron se retrouva, seul et nu, sur la lisière du bois, devant sa hutte en ruine, avec sa femme et ses enfants en haillons.
— Heureusement il nie reste ma flûte songea-t-il.
Mais il eut beau fouiller ses poches percées; le talisman avait disparu avec les trois Rois mages.

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*    *

Et c’est depuis ce temps qu'on a coutume, lorsqu’on coupe le gâteau des rois de mettre soigneusement de côté la part du pauvre.

André Theuriet
de l'Académie Française - 1888


N°7 ― Le feuilleton du journal

 Il ferma la porte

Les trois jours, pendant lesquels Guépin, très affairé, fit attendre sa décision parurent à Paul une éternité. Il était trop discret pour se montrer à Florence, et passait comme une ombre dans l'escalier commun pour se rendre au lycée. Il avait le cœur battant d'angoisse, le cerveau rongé par l'incertitude. Il supputait ce que pouvaient produire tous ses efforts de travail. En dehors de ses trois mille huit cents francs d'appointements, il avait la répétition qu'il donnait au fils du préfet, et le cours de littérature du pensionnat de Mlle Magimel, en tout quatre mille neuf. Était-ce assez pour être agréé par Mlle Guépin ? Il se plaisait à mettre la fille du menuisier sur un piédestal. Il l'avait transfigurée. Ce n'était plus une gentille petite personne appartenant à la classe ouvrière de Beaumont, quelque chose comme une grisette. C'était une jeune princesse égarée dans un milieu qui n'était pas le sien, et sur lequel, par la grâce de ses charmes, elle rayonnait d'un éclat merveilleux. Le brave Paul était en pleine féérie. Il commençait à douter qu'il fût digne de sa bien-aimée, et cherchait avec angoisse quel homme, dans le département, serait en mesure d'épouser Florence, sans que celle-ci parût être une victime de la destinée.

— Mon cher enfant, interrompit Mgr Espérandieu, vous devenez étrangement prolixe, votre récit entamé avec sobriété commence à se noyer dans les développements.

— Ah ! Monseigneur, si vous ne me permettez pas de vous dépeindre mes personnages, comment puis-je espérer vous inté- resser à leurs aventures ?

— Il va donc y avoir des aventures ?

— Votre Grandeur ne croit pas qu'une préparation pareille ne servira à rien ? Je pensais que mes articles de la Semaine religieuse avaient donné à Monseigneur une opinion plus favorable de mes facultés imaginatives.

— Poursuivez donc, puisqu'il faut que je subisse vos explications...

— « Subisse » est dur... Eh bien. Monseigneur, puisqu'il en est ainsi, je vais passer sur les accordailles de Paul Daniel et de Florence Guépin, qui m'auraient fourni cependant la matière d'un petit tableau de la vie provinciale tout à fait piquant. Je comptais tirer parti du jardin ensoleillé, comme cadre, et de la margelle du puits, comme siège, pour asseoir mes amoureux. Vous voyez la belle jeune fille blonde, dans un rayon de lumière, et les pampres de la vigne grimpante verdissant au-dessus d'elle. Son fiancé presque à ses pieds... C'eût été très joli. Mais vous m'accuseriez de me perdre dans le détail... J'en viens donc tout de suite à l'évènement grave, à l'acte décisif, à la péripétie dramatique de cette histoire d'amour.

— Je ne peux pas vous exprimer combien je trouve choquante cette intrigue d'un homme destiné à être prêtre, dit Mgr Espérandieu. Ces passions mondaines jettent dans ma pensée un insurmontable discrédit sur l'abbé Daniel. Il me semble qu'il est impossible qu'un cœur qui a éprouvé des sentiments si violents, soit jamais pacifié.

— Ah ! Monseigneur, et les Saints : saint Paul, saint Augustin, et Marie-Magdeleine...

— Oui, mon enfant, sans doute, mais tous ces personnages sont jugés par nous, dans le lointain du passé, ils ne sont pas nos contemporains, nous avons devant l'esprit, en même temps que la connaissance de leurs fautes premières, l'exemple des vertus qu'ils montrèrent par la suite. Tandis que ce prêtre, qui a subi tous les entraînements des hommes, j'ai beau savoir que c'est un modèle de charité, de sagesse et de piété, j'ai toujours peur qu'à un moment donné les passions ne recommencent à bouillonner en lui et qu'il ne retourne à son vomissement... Je crois que vous avez tort de vouloir me faire pénétrer le mystère de sa vie passée : il n'aura qu'à y perdre.

— Non, Monseigneur, car nous arrivons aux évènements qui ont décidé de son entrée dans les ordres, et vous jugerez qu'un renoncement aussi complet aux espérances et aux joies humaines ne peut être que définitif.

— Avez-vous la prétention de me faire croire que la douleur d'avoir été supplanté par M. Lefrançois ait poussé Paul Daniel à un tel excès de désespoir qu'il se soit jeté dans le sein de l'Église, comme dans un précipice, pour y engloutir sa vie, sa pensée, ses regrets, tout de lui enfin ?

— Mais, Monseigneur, cela est; je n'aurai pas à vous le faire croire. Vous le croirez de vous-même et par la suite naturelle du récit. Vous êtes trop bien informé des choses de la religion pour ne pas savoir comJiien ces conversions sont courantes. ? N'a-t-on pas raconté qu'un soir, à la table du roi des Belges, pas celui d'aujourd'hui, le précédent; celui qui, chaque fois que son peuple s'agitait, commandait de faire ses malles, de sorte que les émeutes s'apaisaient comme par enchantement tant la Belgique avait peur de rester sans roi, — à la table donc de ce singulier monarque, il y avait des généraux et un évêque, Mgr de Mercy-Argenteau. On se mit à causer de l'armée, des soldats, des manœuvres. Le prélat parlait avec tant de compétence qu'on l'interrogea curieusement et il fut établi que, de tous les convives, dont la plupart commandaient des divisions, le prêtre seul avait fait campagne et vu le feu. Il est vrai que c'était comme colonel de hussards et sous Napoléon qui l'avait décoré de sa main. Ce brillant soldat avait eu le malheur de perdre sa fiancée qu'il adorait, et de chagrin il était entré dans les ordres. Je vous en citerais cent autres exemples, Monseigneur, et qui seraient tous aussi probants. Et je n'irai pas jusqu'à invoquer la Trappe comme argument, quoique ce soit de circonstance.

— Ah ! Richard, notre curé de Favières a en vous un avocat bien éloquent, dit Mgr Espérandieu. Mais je ne sais pas si vous lui rendez service en le défendant comme vous le faites. La prudence commanderait de biaiser et déterminer les choses en douceur, au lieu de pousser ce maire aux dernières extrémités par une résistance qui va l'exaspérer. Je me reprochais déjà d'avoir été, ce matin, trop autoritaire, et voilà, mon cher enfant, que vous l'êtes plus que moi.

— Oh ! Monseigneur, je ne suis rien, dit le jeune abbé avec une souriante humilité, rien que votre fidèle serviteur... Et, si vous me commandez de me taire, je ne prononcerai plus une parole.

Au même moment, une cloche au son voilé tinta dans la cour agitée par une main discrète. Le prélat se leva et regardant son secrétaire :

— Voici le déjeuner. Donnez-moi votre bras, Richard; à table vous me continuerez votre récit; car maintenant que vous l'avez commencé, je regretterais de n'en pas connaître la suite.

Et appuyé sur son favori, plus par affectueuse familiarité que par maladive faiblesse, l’Évêque se dirigea vers la salle à manger.

GEORGES OHNET
A suivre...
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