Menu haut

Dans l'actualité des ...

 7 février

Dimanche
7 février 1897

Le comte de Munster a reçu hier matin un télégramme de l'empereur d'Allemagne lui ordonnant de se présenter chez le général de Galliffet dont il avait appris la maladie.

Aux termes de la dépêche du souverain, l'ambassadeur devait se rendre chez le général de Galliffet «pour prendre de ses nouvelles et lui porter l'expression des vœux de l'Empereur pour son prompt rétablissement ».

Haute et flatteuse courtoisie entre deux soldats.

Le comte de Munster s'est acquitté dès la première heure de l'après-midi de cette mission.

Ajoutons que le général de Galliffet est tout à fait hors de danger, mais son rétablissement nécessite encore un repos de plusieurs semaines.


C'est ce soir que M. Berteaux, l'agent de change socialiste bien connu, donne, à l'hôtel Continental, ce grand banquet où le radicalisme triomphant doit célébrer, sous la présidence de M. Léon Bourgeois, la grande victoire des élections municipale.

On nous annonçait une manifestation monstre ; on nous disait « Vous verrez là des hommes dont la présence vous surprendra. » Mais il en est de ce festin comme du festin ridicule on n'aura ni Lambert ni Molière. Ils seront remplacés par les Baduel, les Isambert, les Bérard et autres Mesureurs.

Tout compté, on sera, tant sénateurs que députés, cent cinquante à table.


M. Baduel ne pouvait se consoler d'avoir perdu son fauteuil et, depuis qu'il ne présidait plus la gauche démocratique, son visage, autrefois radieux, était comme voilé d'un crêpe. Cet homme, invariablement satisfait et content de soi-même, devenait morose et lugubre. Ce ne fut, par bonheur, qu'une éclipse. Le voilà redevenu souriant; sa joue est de nouveau fleurie et son œil, qui s'éteignait, se rallume. Il ne préside plus la gauche démocratique, c'est vrai; mais le Club des 100 kilos vient de l'élire président d'honneur.


Parmi les nominations au grade de chevalier de la Légion d'honneur du ministère de l'instruction publique, figurait le nom de J.-H. Rosny. Comme ce nom étiquette la collaboration des deux frères Rosny, nous avons demandé auquel des deux était attribué le ruban rouge.

L'un des Rosny nous répond « A l'aîné. »

C'est parfait. Mais le mystère n'est pas éclairci pour cela. Quel est l'aîné des deux? celui qu'on connaît ou l'autre?


Une délicate attention de l'empereur et de l'impératrice de Russie.

Les seize jeunes filles qui prirent part à la pose de la première pierre du pont Alexandre-III et offrirent aux souverains russes, au nom du haut commerce parisien, un magnifique vase ciselé rempli de fleurs, viennent de recevoir chacune la photographie de la famille impériale dans un superbe cadre aux armes de la Russie.


Une rencontre au pistolet a eu lieu hier, dans les environs de Paris, entre MM. Marcel Proust et Jean Lorrain, à la suite d'un article publié par ce dernier sous la signature Raitif de La Bretonne. Deux balles ont été échangées sans résultat. Les témoins de M. Marcel Proust étaient MM. Gustave de Borda et Jean Béraud ceux de M. Jean Lorrain, MM. Octave Uzanne et Paul Adam.


L'arme la plus puissante pour combattre la pléthore abdominale est la célèbre eau de Carabana. Prendre tous les matins à jeun, immédiatement avant le petit déjeuner, un verre de cette eau salutaire, c'est acquérir une sorte d'immunité contre les maladies de l'estomac.


La jolie salle de spectacle de la Maison d'Art, du boulevard de Clichy, prête en ce moment ses murs aux paysages de M. Beauverie. Toute la journée et le soir, c'est un défilé de connaisseurs qui applaudissent à l'œuvre de l'artiste, et qui, en descendant, s'arrêtent longuement dans les salles de cette parisienne institution, particulièrement à l'exposition des tableaux sans cadres, une idée que Louis Levens est en train de faire triompher.


Bien qu'à l'exemple de toutes les stations hivernales, Dax ait été quelque peu troublé par les intempéries, le mouvement des étrangers qui viennent demander la santé aux Grands Thermes ne laisse pas d'être satisfaisant. Au surplus, on sait quelles ingénieuses précautions sont prises pour protéger les hôtes de cet établissement contre les secousses climatériques. Les Grands Thermes sont un modèle en ce genre, et un modèle unique.

 8 février

Lundi
8 février 1897

LA FRANCE EN CHINE

La direction de l'arsenal de Fou-Tcheou — Envoi d'une mission.

A la suite d'une entente entre le gouvernement chinois et le ministre de France à Pékin, une mission vient d'être constituée à Paris par les soins du ministre des affaires .étrangères et de la marine pour prendre la direction de l'arsenal de Fou-Tcheou, créé, .comme on sait, par un ingénieur français, M. Gicquel.

Cette mission se compose de MM. Doyère, ingénieur de la marine, sous-directeur et professeur de l'École d'application du génie maritime, directeur de la mission; Berthet, sous-ingénieur de la marine; David, ingénieur de. la Société des forges d'Alais; Le Gall, maître entretenu de 3e classe, et Bollot, conducteur des travaux hydrauliques.

La mission française de Fou-Tcheou partira de Marseille le 14 février.

Georges Berry, député du neuvième arrondissement, a rendu compte, hier, de son mandat, dans le préau de l'école de la rue Blanche.

Il a dit son fait à la loi sur les sucres et a convié tous les Français à s'unir sur le terrain de la République dans l'intérêt de la patrie.


Hier matin s'est réuni, au palais de l'Élysée, sous la présidence de Mlle Lucie Faure, le conseil d'administration de la Ligue fraternelle des enfants do France.

Les présidents des différentes: commissions ont rendu compte des soixante-dix placements ou secours accordés dans le courant du mois de janvier.

Mlle Lucie Faure a exposé les résultats de la propagande entreprise dans les lycées. Un élève de Condorcet, qui a gardé l'anonyme, a envoyé mille, francs.

Sur l'invitation du ministre de l'instruction publique, 25,000 formules d'adhésion ont été envoyées aux recteurs des Académies.


L'église Saint-Philippe-du-Roule était archi-comble, dans l'après-midi d'hier, pour la première prédication parisienne, après son élection comme député du Finistère, de M. l'abbé Gayraud.

En prévision de désordres possibles, quelques mesures de police avaient été prises à l'extérieur.

Les amateurs de scandales, parmi lesquels un certain nombre de royalistes venus dans l'intention de protester a la première occasion, en ont été, d'ailleurs, pour leur dérangement.

Pas une seule fois l'orateur ne s'est écarté de son sujet, fort éloquemment traité malgré son aridité De la promesse ecclésiastique, selon le chapitre VI de l'Évangile de saint Jean.

Et les aspirants manifestants ont dû se contenter d'ouïr pieusement un bon sermon de plus.


A l'assemblée générale de l'Association syndicale professionnelle des journalistes républicains français, MM. Henry Gauthier, Louis Lucipia et Ed. Théry, membres sortants de la commission de la caisse des retraites, ont été réélus hier.

M. Paul Strauss, vice-président de l'Association, .en l'absence de M. Ranc, indisposé, présidait, le soir, le banquet annuel. Au dessert, M, Strauss donne lecture de la lettre d'excuses de M. Ranc, qui eût voulu remercier le ministre de l'intérieur d'avoir prélevé sur le produit du pari mutuel, 12,000 francs pour le fond de secours des veuves. Puis, M. Barthou, hommage rendu à l'absent, reconnaît qu'avant d'être ministre, il a été journaliste.


La crue de la Seine.

Dans la nuit de samedi à dimanche, la Seine a monté de vingt centimètres, réalisant ainsi — une fois n'est pas coutume — les prévisions du service hydrométrique. On redoute toujours une nouvelle crue de la Marne, en raison des pluies persistantes de ces jours derniers.

Les bas quartiers de Maisons-Alfort et d'Alfortville sont toujours inondés, aussi bien du côté de la Seine que du côté de la Marne.

La situation à Charenton, Créteil, Maisons-Alfort, Saint-Maur, Joinville, Choisy-le-Roi, Vitry, Ivry, reste stationnaire.

 9 février

Mardi
9 février 1897

Fait du jour

La rue Réaumur, que l'on vient d'inaugurer, coûtera à la ville de Paris une trentaine de millions, ce qui est un joli denier pour une caisse déjà obérée. En 1854, lorsque fut ouverte la rue de Rivoli, de la place du Louvre à l'église Saint-Paul, cette formidable trouée, plus importante que celle livrée dimanche dernier à la circulation, ne coûta que 59 francs, grâce à la revente des terrains en bordure, et la Ville eut pour rien la chaussée.

De la rue du Louvre à Saint-Paul, la voie nouvelle absorba les rues de Béthisy, des Mauvaises» Paroles, Davignon, de la Vieille-Harengerie, Trognon, de la Haumerie, Marivaux, des Écrivains, du Petit-Crucifix, la place Saint-Jacques la Boucherie, rues Jean-Pain-Mollet, de la Tâcherie, du Mouton, de la Tixeranderie, où demeura le poète Scarron après son mariage avec Mlle d'Aubigné; l'impasse Saint-Faron; les rues Jean-Lépine, des Ballets, passage du Petit-Saint-Antoine, et la place Beaudoyer, près de Saint-Paul, où était une des portes de l'enceinte de Philippe-Auguste, Sur la petite place Beaudoyer on voyait une fontaine construite par le cardinal de Birague elle disparut en 1857.


Un cri d'alarme !

Il paraît que l'on commence à s'émouvoir sérieusement de la diminution des écrevisses dans les cours d'eau français, et que l'on songe à opérer des repeuplements au moyen d'importations américaines.

On donne pour cause de cette disparition inquiétante les pêches excessives, sans compter le rouissage du lin et l'emploi, dans les champs, d'engrais chimiques qui empoisonnent les ruisseaux.

Dans tous les cas, la multiplication de l'écrevisse marche à reculons et M. Prudhomme n'est pas loin de voir dans la consommation exagérée que l'on fait de ces crustacés une nouvelle preuve absolue de la décadence du siècle ! Dame vous savez bien que l'écrevisse est le classique menu des soupers fins en cabinets particuliers. O jeunesse !


M. Félix Faure a reçu hier matin MM. Hetzel, président du. Cercle de la librairie, Achille Jacquet, Lamotte, Jean Patricot, président et vice-président de la Société des artistes graveurs au burin, qui venaient l'inviter à inaugurer leur exposition. Le Président a accepté, et l'inauguration aura lieu le vendredi 12 février, à deux heures et demie, dans les salons du Cercle de la librairie.


M. Jean Mouley, veilleur de nuit dans une maison en construction, 60, rue d'Alésia, a été trouvé mort hier matin, le corps à moitié carbonisé, près d'un grand poêle servant à sécher les murs.


Pastilles Poncelet

N°7 ― Le feuilleton du journal

 Il ferma la porte

Les trois jours, pendant lesquels Guépin, très affairé, fit attendre sa décision parurent à Paul une éternité. Il était trop discret pour se montrer à Florence, et passait comme une ombre dans l'escalier commun pour se rendre au lycée. Il avait le cœur battant d'angoisse, le cerveau rongé par l'incertitude. Il supputait ce que pouvaient produire tous ses efforts de travail. En dehors de ses trois mille huit cents francs d'appointements, il avait la répétition qu'il donnait au fils du préfet, et le cours de littérature du pensionnat de Mlle Magimel, en tout quatre mille neuf. Était-ce assez pour être agréé par Mlle Guépin ? Il se plaisait à mettre la fille du menuisier sur un piédestal. Il l'avait transfigurée. Ce n'était plus une gentille petite personne appartenant à la classe ouvrière de Beaumont, quelque chose comme une grisette. C'était une jeune princesse égarée dans un milieu qui n'était pas le sien, et sur lequel, par la grâce de ses charmes, elle rayonnait d'un éclat merveilleux. Le brave Paul était en pleine féérie. Il commençait à douter qu'il fût digne de sa bien-aimée, et cherchait avec angoisse quel homme, dans le département, serait en mesure d'épouser Florence, sans que celle-ci parût être une victime de la destinée.

— Mon cher enfant, interrompit Mgr Espérandieu, vous devenez étrangement prolixe, votre récit entamé avec sobriété commence à se noyer dans les développements.

— Ah ! Monseigneur, si vous ne me permettez pas de vous dépeindre mes personnages, comment puis-je espérer vous inté- resser à leurs aventures ?

— Il va donc y avoir des aventures ?

— Votre Grandeur ne croit pas qu'une préparation pareille ne servira à rien ? Je pensais que mes articles de la Semaine religieuse avaient donné à Monseigneur une opinion plus favorable de mes facultés imaginatives.

— Poursuivez donc, puisqu'il faut que je subisse vos explications...

— « Subisse » est dur... Eh bien. Monseigneur, puisqu'il en est ainsi, je vais passer sur les accordailles de Paul Daniel et de Florence Guépin, qui m'auraient fourni cependant la matière d'un petit tableau de la vie provinciale tout à fait piquant. Je comptais tirer parti du jardin ensoleillé, comme cadre, et de la margelle du puits, comme siège, pour asseoir mes amoureux. Vous voyez la belle jeune fille blonde, dans un rayon de lumière, et les pampres de la vigne grimpante verdissant au-dessus d'elle. Son fiancé presque à ses pieds... C'eût été très joli. Mais vous m'accuseriez de me perdre dans le détail... J'en viens donc tout de suite à l'évènement grave, à l'acte décisif, à la péripétie dramatique de cette histoire d'amour.

— Je ne peux pas vous exprimer combien je trouve choquante cette intrigue d'un homme destiné à être prêtre, dit Mgr Espérandieu. Ces passions mondaines jettent dans ma pensée un insurmontable discrédit sur l'abbé Daniel. Il me semble qu'il est impossible qu'un cœur qui a éprouvé des sentiments si violents, soit jamais pacifié.

— Ah ! Monseigneur, et les Saints : saint Paul, saint Augustin, et Marie-Magdeleine...

— Oui, mon enfant, sans doute, mais tous ces personnages sont jugés par nous, dans le lointain du passé, ils ne sont pas nos contemporains, nous avons devant l'esprit, en même temps que la connaissance de leurs fautes premières, l'exemple des vertus qu'ils montrèrent par la suite. Tandis que ce prêtre, qui a subi tous les entraînements des hommes, j'ai beau savoir que c'est un modèle de charité, de sagesse et de piété, j'ai toujours peur qu'à un moment donné les passions ne recommencent à bouillonner en lui et qu'il ne retourne à son vomissement... Je crois que vous avez tort de vouloir me faire pénétrer le mystère de sa vie passée : il n'aura qu'à y perdre.

— Non, Monseigneur, car nous arrivons aux évènements qui ont décidé de son entrée dans les ordres, et vous jugerez qu'un renoncement aussi complet aux espérances et aux joies humaines ne peut être que définitif.

— Avez-vous la prétention de me faire croire que la douleur d'avoir été supplanté par M. Lefrançois ait poussé Paul Daniel à un tel excès de désespoir qu'il se soit jeté dans le sein de l'Église, comme dans un précipice, pour y engloutir sa vie, sa pensée, ses regrets, tout de lui enfin ?

— Mais, Monseigneur, cela est; je n'aurai pas à vous le faire croire. Vous le croirez de vous-même et par la suite naturelle du récit. Vous êtes trop bien informé des choses de la religion pour ne pas savoir comJiien ces conversions sont courantes. ? N'a-t-on pas raconté qu'un soir, à la table du roi des Belges, pas celui d'aujourd'hui, le précédent; celui qui, chaque fois que son peuple s'agitait, commandait de faire ses malles, de sorte que les émeutes s'apaisaient comme par enchantement tant la Belgique avait peur de rester sans roi, — à la table donc de ce singulier monarque, il y avait des généraux et un évêque, Mgr de Mercy-Argenteau. On se mit à causer de l'armée, des soldats, des manœuvres. Le prélat parlait avec tant de compétence qu'on l'interrogea curieusement et il fut établi que, de tous les convives, dont la plupart commandaient des divisions, le prêtre seul avait fait campagne et vu le feu. Il est vrai que c'était comme colonel de hussards et sous Napoléon qui l'avait décoré de sa main. Ce brillant soldat avait eu le malheur de perdre sa fiancée qu'il adorait, et de chagrin il était entré dans les ordres. Je vous en citerais cent autres exemples, Monseigneur, et qui seraient tous aussi probants. Et je n'irai pas jusqu'à invoquer la Trappe comme argument, quoique ce soit de circonstance.

— Ah ! Richard, notre curé de Favières a en vous un avocat bien éloquent, dit Mgr Espérandieu. Mais je ne sais pas si vous lui rendez service en le défendant comme vous le faites. La prudence commanderait de biaiser et déterminer les choses en douceur, au lieu de pousser ce maire aux dernières extrémités par une résistance qui va l'exaspérer. Je me reprochais déjà d'avoir été, ce matin, trop autoritaire, et voilà, mon cher enfant, que vous l'êtes plus que moi.

— Oh ! Monseigneur, je ne suis rien, dit le jeune abbé avec une souriante humilité, rien que votre fidèle serviteur... Et, si vous me commandez de me taire, je ne prononcerai plus une parole.

Au même moment, une cloche au son voilé tinta dans la cour agitée par une main discrète. Le prélat se leva et regardant son secrétaire :

— Voici le déjeuner. Donnez-moi votre bras, Richard; à table vous me continuerez votre récit; car maintenant que vous l'avez commencé, je regretterais de n'en pas connaître la suite.

Et appuyé sur son favori, plus par affectueuse familiarité que par maladive faiblesse, l’Évêque se dirigea vers la salle à manger.

GEORGES OHNET
A suivre...
menu-bas