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Dans l'actualité des ...

 18 mars

Jeudi
18 mars 1897

MARSEILLE, 17 mars. De notre correspondant particulier. Le paquebot Peïho, courrier de Madagascar, est arrivé, ce soir, à cinq heures, avec cent quatre-vingt- onze passagers. Il rapatrie cent vingt-cinq militaires. Au cours du voyage, sept soldats sont morts. Les corps ont été immergés.


Une bande d’assommeurs.

Depuis quelques nuits, les abords de la rue Mouffetard étaient absolument impraticables. Une bande d'individus assommaient les gens à coups de nerfs de bœuf et les dévalisaient ensuite. Hier soir, en moins d'une heure, MM. Sabatier, Marchand et Cavard, habitant la rue Mouffetard et la rue de l’Arbalète, qui rentraient chez eux vers dix heure, étaient ainsi assaillis et dépouillés.

Le dernier, M. Cavard ayant pu appeler à l'aide, fut secouru par les gardiens de la paix; qui arrêtèrent les nommés Pierre Rouleaux et Louis Rollot, lesquels dénoncèrent leurs -complices qui furent arrêtés, peu après, dans un bar de la place Maubert. Ce sont les nommés Alfred Gailand, Charles Tourneur, Henry Devoux et Harry Truffy.

Les six assommeurs ont été envoyés au Dépôt.


OU EST PAPA ?

C'est par cette question que s'annonçait, hier matin, aux huissiers du préfet de police, un jeune homme très correctement vêtu et d'un extérieur agréable.

— Quel est votre papa demanda avec une exquise politesse l'un des huissiers.

— Comment, vous ne le savez pas ? Mais, mon papa, c'est votre préfet, M. Lépine. Et il est urgent que je le voie de suite, sans plus tarder. Je viens pour le mettre en garde contre de violentes attaques et…

—Parfaitement, parfaitement, répliqua l'huissier auquel il s'était adressé. Je vais vous faire conduire à lui.

Et il confia le pauvre jeune homme à un garçon de bureau qui le mena à l'infirmerie spéciale du Dépôt. Ce jeune homme, qui appartient à une très honorable famille, a perdu la raison à la suite de chagrins d'amour.


Malgré son excellente nourrice, mon bébé a été pris soudain de dysenterie infectieuse. Je le croyais perdu ; je lui ai donné du Lait maternisé de la ferme d'Arcy-en- Brie ; il a été sauvé en quelques jours.


Victoire pacifique.

De tout temps, nous avons dû emprunter à l'Italie certains produits dont elle avait la spécialité, tels que les pâtes alimentaires. Cela n'est plus vrai depuis que MM. Rivoire et Carret ont imaginé les nouillettes macaronis et les coquilles aux œufs, mets exquis célèbres déjà et dignes des tables les plus raffinées.


De tout temps, la contrefaçon, comme une lèpre, s'est attachée aux produits les plus demandés par le public. De même que les meilleurs fruits sont la proie préférée des vers, les plus vieilles réputations se trouvent en butte à l'audace, toujours renaissante, des sophisticateurs.

A ce point de vue nul ne sera surpris d'apprendre que l'Eau de mélisse des Carmes Boyer est un des produits les plus contrefaits parmi les spécialités françaises.

Sans compter les procès en cours, cet excellent produit a obtenu 59 condamnations, ou plutôt la condamnation de 59 contrefacteurs, tant en première instance qu'en appel ou en cassation Il faut qu'un produit ait vraiment de la supériorité pour être ainsi le point de mire permanent des imitateurs. Aussi conseillons-nous aux nombreux consommateurs de l'Eau des Carmes d'exiger toujours le flacon revêtu de son étiquette blanche et noire signée Boyer, et de s'assurer que le cachet rouge est intact.


Du haut du pont.

Les personnes qui passaient, hier matin, vers six heures, sur le pont Solférino, ont été témoins de la noyade d'une jeune femme qui a brusquement enjambé le parapet et s'est précipitée dans la Seine.

Des mariniers se sont précipités au secours de l’infortunée, mais la rapidité du courant ne leur a pas permis de la sauver en temps utile. La noyée semble âgée d'une vingtaine d'années elle portait une toilette de grand deuil.

 19 mars

Vendredi
19 mars 1897

NAUFRAGE DE LA « VILLE-DE-SAINT-NAZAIRE »

Les détails manquent encore sur le sinistre maritime qu'une brève dépêche du New-York Herald enregistrait hier matin et que, peu après, venait confirmer un télégramme plus sommaire encore -de l'agent général de la Compagnie transatlantique à New-York.

Il est cependant très certain que le stearmer français la Ville-de-Saint-Nazaire a coulé à une trentaine de milles environ des côtes de la Floride, le 8 mars, en face du cap Hatteras. Quant à l'équipage et aux passagers, tant à New-York qu'aux bureaux de la Compagnie transatlantique, on ignorait leur sort cette nuit encore. Sont-ils vivants ? Sont-ils morts ? Nous ne saurions mieux faire que de répéter exactement les quelques explications qu'on nous donnait hier a la Compagnie.


RODOLPHE SALIS A TOUTE EXTRÉMITÉ

BREST, 18 mars- D'un correspondant.

Rodolphe Salis, le gentilhomme cabaretier bien connu des Parisiens, le fondateur du « Chat Noir » qui se trouvait en tournée dans notre ville avec sa troupe, est en ce moment très gravement maladie.

Les derniers bulletins de santé le disent à toute extrémité.


Le président de la République a promis, hier matin, au marquis de Juigné, député, président de la Société hippique française, d'assister à l'une des réunions du concours hippique et à M. Roger-Ballu, inspecteur des beaux-arts, d'inaugurer, le 1er avril, l'exposition des pastellistes français.


Hier, à la séance hebdomadaire de l'Académie française, M. le duc d'Aumale a donné lecture d'une intéressante notice intitulée Le roi Louis-Philippe et le droit de grâce.

Dans cette étude historique, M. le duc d Aumale montre que le roi son père usait largement du droit de grâce que lui reconnaissait la Charte. Qu'il s'agît de criminels de droit commun ou de condamnés politiques, comme Barbès, Louis-Philippe exerçait cette prérogative avec une persévérante ardeur qui ne s'est pas démentie jusqu'à la fin de son règne.- C'est grâce à lui que l'exécution de la peine de mort, jadis la règle, est devenue l’exception.

Poursuivant ensuite l'apologie de son père, M. le duc d'Aumale rappelle que le roi Louis-Philippe a maintenu la paix et soumis l'Algérie. « Il a fait plus, il a remporté deux victoires qui n'ont pas fait couler une larme et qui valaient mieux qu'un agrandissement de territoire : les fortifications de Paris, la neutralité de la Belgique. »


M. Legouvé, membre de l'Académie française, qui avait été renversé dernièrement, rue de Richelieu, par un fiacre, est, aujourd'hui, presque complètement rétabli.

Le vénérable auteur d'Adrienne Lecouvreur– il a quatre-vingt-dix ans passés sera seulement forcé de conserver, pendant quelques jours encore, l'épaule immobilisée dans un appareil.


M. de Montholon, ministre à Bruxelles, est arrivé, hier matin, à Paris.


La salle Saint-Jean, à l'Hôtel de Ville, va être, comme on le sait, affectée à un musée du soir. Au cours d'une réunion qu'elle a tenue hier, la commission d'organisation de cette exposition nocturne a entendu M. Bouvard, au sujet de l'installation intérieure. Les travaux coûteront 10,000 francs.

De nombreux amateurs ont mis à la disposition du musée des œuvres d'art, des travaux de ferronnerie, etc. Mercredi, la commission se rendra au musée du Trocadéro pour y choisir des moulages.


La vingt-troisième exposition canine annuelle aura lieu, du 18 au 25 mai, sur son emplacement habituel de la terrasse de l'Orangerie, aux Tuileries. Les engagements seront reçus jusqu'au 1" mai, 40, rue des Mathurins.


En Carême, les délicieuses pâtes alimentaires de Rivoire et Carret sont plus en faveur que jamais. Les nouillettes, les macaronis de cette marque si réputée, se prêtent à mille exquises préparations.


L'assemblée générale de la Société française des habitations à bon marché aura lieu, sous la présidence de M. Boucher, ministre du commerce, dimanche prochaine à deux heures et demie, dans la grande salle du Musée social, 5, rue Las Cases.

 20 mars

Samedi
20 mars 1897

Aujourd’hui, au palais de l'Industrie, ouverture du concours hippique.

Le soir, dîner suivi de réception, au ministère de l'instruction publique.


M. Chaplain, directeur artistique de la manufacture de Sèvres, vient de donner sa démission.

Pour quels motifs ? L'éminent graveur s'est dérobé à toute interview par une fugue précipitée au delà des Alpes, qui se prolongera, dit-on, pendant un mois.

Ce que l'on raconte tout haut, c'est que M. Chaplain était las de lutter contre l'organisation défectueuse de notre manufacture nationale et contre les mauvaises volontés des ouvriers qui, étant fonctionnaires, travaillent uniquement — quand ils travaillent —  en fonctionnaires.

La nomination d'un directeur « à poigne », franchement réformateur et compétent, si possible, s'impose à bref délai. A Sèvres, particulièrement, faut des « fours », pas trop n'en faut.


On sait que le président de la République a promis d'assister à l'inauguration de la deuxième exposition des artistes amateurs.

Cette inauguration aura lieu, 72, avenue des Champs-Élysées, lundi prochain, à deux heures et demie.


M. Félix Faure reprend, aujourd'hui, ses réceptions hebdomadaires, interrompues pendant la période des bals.


La Vie à Paris par Jules Claretie, est bien en quelque sorte l'histoire intime de l'année qui vient de s'écouler. Cette publication si littéraire, sous sa forme d'aimable causerie, paraît chez l'éditeur Fasquelle, en un volume de la Bibliothèque-Charpentier.


Mme Billot, femme de l'ambassadeur de France à Rome, part aujourd'hui pour Cannes où elle va rejoindre sa fille, assez sérieusement indisposée, depuis quelque temps.


L'Union syndicale des débitants de vins de Paris et de la banlieue donnera, le mardi 30 mars, son banquet annuel, suivi de bal, dans les salons du Grand Orient de Paris.


L'escroquerie à l'annonce.

M. Girard, commissaire de police du quartier de Belleville, a mis hier en état d'arrestation deux individus, les sieurs G R. et E. R. l'un directeur et l'autre gérant d'un journal spécial d'annonces pour le placement de domestiques.

Ces deux aigrefins exploitaient sans vergogne les pauvres diables sans situation et gagnaient à ce métier de douze à quinze cents francs par mois.


Une fuite de gaz.

Un assez curieux accident s'est produit, hier,, sur le boulevard Arago. La maîtresse-conduite de gaz qui passe sous le trottoir s'est brusquement rompue en face du numéro 59, et deux personnes qui passaient au même moment ont subi un commencement d'asphyxie.

On les a relevées pour les transporter à l'hôpital Broca, où les soins qui leur ont été prodigués ont réussi à leur faire reprendre leurs sens.

En attendant l'arrivée des ouvriers de la Compagnie, les pompiers de la caserne du boulevard de Port-Royal se sont employés à aveugler la fuite au moyen de tampons de terre glaise.


Pastilles Poncelet

N°4 ― Le feuilleton du journal

 Le prélat, sans répondre, fit quelques pas dans la bibliothèque

Le prélat, sans répondre, fit quelques pas dans la bibliothèque, réfléchissant, puis sans dissimuler son ennuî :

— Le curé de Favières est trop ardent, ce n'est pas douteux, et pourtant je ne puis blâmer son zèle, puisqu'il ne s'exerce qu'au pro- fit de la Religion. Ah ! le tact ! Le tact ! Dans la situation où le clergé se trouve, c'est la première des qualités, la seule peut-être qu'il faille exiger d'un prêtre. Et voilà cet abbé Daniel qui met sens des- sus dessous tout l'arrondissement, à l'heure où nous avons besoin de temporiser, presque de nous effacer. Vous voyez ce qui se passe dans le monde politique. Les modérés sont aux prises avec les violents. Le socialisme, par son audace, essaie de donner l'illusion de la force. Soixante insurgés prétendent opprimer le pays tout entier et détruire les assises séculaires de la société française. Il ne s'écoulera pas deux ans, avant que le gouvernement débordé se voie obligé, pour se défendre, de recourir à l'influence de l'Église, qui ne lui marchandera pas ses oflices pour une œuvre de sauvetage. Il faudrait donc ne fournir aucun motif d'inquiétude, ne se prêter à aucun conflit, tout apaiser, tout calmer, tout endormir. Et c'est juste le moment que le curé choisit pour déchaîner la guerre !

— Mais, Monseigneur, ce n'est pas lui qui la déchaîne, c'est ce Lefrançois. L'abbé Daniel fait, dans son village, ce que Votre Grandeur fait dans son diocèse. Seulement, au lieu d'avoir affaire, comme vous, à des indifférents, il se heurte, lui, à des ennemis. La religion, croyez-le bien, n'a rien à voir dans l'hostilité du maire. Si vous voulez que je vous dise les raisons véritables de cette animosité, vous comprendrez que, sous peine de livrer une victime à son bour- reau, vous ne pouvez abandonner votre curé à son maire. Mais vous allez me reprocher encore de faire des cancans, aussi je m'abstiens...

L'évêque s'assit près de la table, et regardant son jeune secrétaire avec une spirituelle bonhomie :

— Il faut bien que je vous entende, maintenant, sous peine de paraître ne pas vouloir m'éclairer. Allons, parlez, puisque vous avez tant de choses à dire. Mais tâchez de n'être pas trop scandaleux.

— Monseigneur, dit l'abbé de Préfont en riant, je n'ajouterai pas aux faits, ils suffiront. Mais votre curé Daniel, comme son glorieux patron, a eu affaire aux lions dévorants, et il les a domptés par la pureté de son regard. Il a été plongé dans la fournaise et il l'a traversée sans dommage, incessit per ignés, et il ne s'est pas brûlé.

— Allons ! Vous ne prêchez pas. Épargnez-moi les citations, interrompit gaiement Mgr Espérandieu.

— Donc, Monseigneur, l’abbé Daniel est né à Beaumont. Son père était ingénieur des ponts et chaussées. Il mourut jeune encore, lorsque son fils venait de faire sa première communion, ne laissant aucune fortune à sa veuve. Mme Daniel prit des résolutions très promptes et très fermes. Elle mit le petit Paul interne au collège de Beauvais, et se retira à Berthencourt, dans une modeste maison qui lui venait de ses parents, et où elle savait pouvoir vivre avec ses très faibles ressources. Pendant que Mme Daniel cultivait son jardin et se distrayait du binage des pommes de terre par la greffe des rosiers, son fils faisait de brillantes études. C'était un cerveau bien conformé que le travail échauffait sans le lasser. C'était aussi une nature ardente et très passionnée, incapable d'indifférence. Il aimait ou détestait, sans moyen terme. Vous voyez. Monseigneur, dès le début de sa vie, il se montrait tel qu'il devait être plus tard, avec ses larges enthousiasmes, ses répugnances obstinées, tout d'une pièce, et assurément déplacé dans le siècle d'opportunisme où nous vivons. Mettez ce tempérament d'apôtre et de martyr aux prises avec les convulsions religieuses et politiques du XVè siècle, vous avez un Savonarole, peut-être un Luther. Il s'était pris d'affection pour un de ses camarades de classe, Bernard Letourneur.

— Le fils de l'ancien Président du Conseil général de l'Oise ?

— Oui, Monseigneur, le grand éleveur de Sarmonville, celui qui possédait des trotteurs si extraordinaires et qui faisait courir. Ber nard était donc un gros garçon, beau, taillé en force, très paresseux, ayant beaucoup d'argent dans sa poche, car son père avait la main large avec lui. Tout l'opposé de Paul Daniel. Et peut-être ce contraste si complet entre l'insuffisance physique de l'un et la faiblesse intellectuelle de l'autre fut-il la raison déterminante de l'affection qui unit les deux écoliers. Dans toutes les circonstances on les trouvait unis. Quand il s'agissait de se battre, c'était Letourneur qui retroussait ses manches. Quand il fallait traduire une version ou débrouiller un thème, c'était Daniel qui fouillait le dictionnaire. Ils finirent ainsi leurs études. Seulement quand il s'agit de passer des examens, chacun dut s'y présenter pour son compte, et Daniel ne put aider Letourneur. Le beau garçon resta sur le carreau, pendant que son camarade triomphait. Mais il ne lui en voulut pas de cette différence de traitement. Ses puissants pectoraux et sa haute taille le consolèrent des succès scolaires de Paul. Et, à tout considérer, si on lui eût donné le choix entre les fortes connaissances acquises par son ami et la solide charpente dont l'avait doué la nature, il est plus que probable qu'il eût préféré rester un homme superbe que de devenir un savant remarquable. Mais l'existence qui s'offrait aux deux amis devait être si différente à raison de leurs tendances et de leurs aptitudes que l'intimité presque fraternelle qui les avait unis jusqu'à ce jour cessa brusquement. Daniel entra à l'École normale et Letourneur demeura auprès de son père, dans la large et plantureuse vie que menait le riche propriétaire de Sarmonville. Pendant que Paul continuait son labeur de bénédictin et se préparait à l'agrégation de philosophie, Bernard chassait, dépensait beaucoup d'argent, et obtenait de brillants succès auprès des dames. On connaît ses bonnes fortunes. Il n'était pas très discret. J'épargnerai ce dénombrement à Votre Grandeur pour arriver plus vite au point capital de mon récit, c'est-à-dire à l'entrée de Daniel dans les ordres et à ses différends avec M. Lefrançois.

GEORGES OHNET
A suivre...
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