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Dans l'actualité des ...

 6 avril

Mardi
6 avril 1897

Après M. Gaston Paris, chancelier de l'Académie venu lui annoncé officiellement l'élection de MM. le comte de Mun et Hanotaux, le président de la République a reçu hier les membres de la municipalité dé Rambervillers, présentés par M. Henry Boucher, ministre du commerce, qui lui ont remis une médaille d'or en souvenir de la décoration conférée récemment aux armes de la ville, puis les sénateurs, députés et le préfet de la Haute-Savoie, qui lui ont demandé .de s'arrêter à- Annecy au cours de son prochain voyage dans les Alpes, au mois de septembre.

M, Félix Faure a accepté.


Pas de chance, les numismates

Nous avons dit que l'apparition de la nouvelle monnaie d'or, confiée aux soins de M. Chaplain, allait être retardée de plusieurs mois. Aujourd'hui, voici que le nouveau type des pièces d'argent, que M. Roty s'est charge de graver et qui était terminé il y a un mois environ, va subir une modification importante.

La face, qui représente la République semeuse,, une femme, d'un geste large, jetant une poignée de graines à la terre, sera conservée, Elle est d'ailleurs fort belle et pourra compter parmi les chefs-d'œuvre de notre éminent graveur.

Mais le flambeau dans une branche d'olivier du revers donne moins de satisfaction à l'artiste qui se propose de le supprimer.

Cette modification va forcément retarder un peu la frappe. Les pièces de cinquante centimes, qui doivent être mises en circulation les premières, ne sortiront des presses de la Monnaie que vers la fin de l'année courante, et celles de un franc, de deux francs et de cinq francs ne verront le jour qu'en 1898.

A propos des pièces de cinq francs, le bruit a couru que la mention inscrite jusqu'ici sur la tranche Dieu protège la France, était menacée de disparaître. Nous avons interrogé à ce sujet M. Roty. -Je n'en sais absolument rien, nous a-t-il répondu. Je serais étonné que cette suppression fût faite, car l'administration ne m'a informé de rien.


On n'ajoute aucune foi, à Londres, au bruit publié par un journal suivant lequel le tsar et la tsarine doivent se rendre à Nice pour conférer avec la reine Victoria.


Hier, à midi, les médecins qui soignent M. Tolain, questeur du Sénat, ont signé le bulletin suivant

L'état du poumon et de la plèvre ne s'est pas aggravé, mais la faiblesse est toujours grande et le malade est tourmenté par un hoquet incoercible, résultat de la pleurésie diaphragmatique.

Dans la soirée, l'entourage du malade paraissait de plus en plus rassuré, mais de graves complications sont toujours à redouter.


Un déplacement... bien parisien.

Du Gaulois

C’est vraiment ainsi que l’on peut appeler l’originale excursion dont M. Gaston Duchemin a eu l’idée ! Oyez plutôt.

Le 2 mai prochain, un vaste paquebot quittera Marseille pour une croisière de quinze jours autour de la Crète et de la Grèce.

Ainsi des touristes privilégiés, sans quitter pour ainsi dire leur demeure, parcourront les radieux pays, théâtres des événements qui attirent en ce moment l’attention de toute l’Europe; ils contempleront les flottes réunies des grandes puissances et suivront, selon les circonstances, les opérations navales. Le retour s’effectuera avec escales à Palerme et à Naples.

Un cinématographe vivant, enfin; la question d’Orient chez soi ! C’est le rêve!


Les personnes qui possèdent des objets précieux, tels que bronzes d’art, tapisseries, meubles anciens, porcelaines de Saxe et de Sèvres, même des objets à partir du douzième siècle, trouveront à les céder au comptant et au-dessus de leur valeur, en s’adressant à MM. Seligmann, 2, place Vendôme, qui se dérangeront même, s’il y a lieu.


UN TRAMWAY EN FEU

Un accident bizarre est arrivé hier, à cinq heures de l’après-midi, à un tramway à électricité allant de la Madeleine au pont de Neuilly et à Courbevoie.

On sait que ces tramways fonctionnent depuis quatre ou cinq jours.

A la hauteur du parc. Monceau, le mécanicien s’aperçut que le feu avait pris à sa machiné, il sauta à terre et put, en interrompant le courant électrique, éviter de graves conséquences.

Mais, à l’arrêt brusque de la voiture, les voyageurs avaient été pris de panique et avaient sauté â terre.

La voiture ayant été isolée, le foyer de ce commencement d’incendie fut découvert et promptement éteint. Des chevaux ont ramené le tramway à la Madeleine. Cet accident est dû à la rupture d’un des fils conducteurs de l’électricité.

 7 avril

Mercredi
7 avril 1897

Le président de la République, qui avait été invité, il y a quelques jours, par le comte de Juigné, à assister à une réunion du concours hippique, a annoncé sa visite pour aujourd'hui mercredi.

M. Félix Faure sera accompagné du général Tournier et de deux officiers de sa maison militaire.


Du Matin

Sous forme de vœu présenté au conseil municipal, M. Colly, de Bercy, demande la suppression des périodes d'instruction militaire de 28 et 13 jours, considérant qu'elles sont un sujet de misères pour bien des familles, une lourde charge pour la commune et notamment pour la ville de Paris, enfin qu'elles n'ont aucune utilité au point de vue militaire.

Et les intrigues théâtrales, et les couplets de café-concert -basés uniquement sur la fugue des maris volages appelés, réellement ou non, comme réservistes on territoriaux Attendons-nous à de véhémentes protestations des vaudevillistes et des chansonniers.


Les médecins de M. Tolain, questeur du Sénat, avaient signé, hier, vers midi, le bulletin suivant

« L'état local est stationnaire, mais la faiblesse augmente et l'état général s'aggrave. »

Une seconde consultation a eu lieu, le soir, sans qu'une modification quelconque pût être constatée dans la situation du malade, aucun changement n'a donc été apporté au premier diagnostic.


MM. Alb. Monniot et 0. Biot, chargés par M. Papillaud de se rendre auprès de M. Goirand, député des Deux-Sèvres, pour lui demander rétractation d'une note parue dans la Gazette des Deux-Sèvres du dimanche 4 courant, ou réparation par les-armes, ont adressé à M. Noiraud une lettre se terminant ainsi

«M. Papillaud estimant, comme nous, qu'il ne peut vous demander réparation avant que soient clos les incidents auxquels votre nom a été mêlé, nous prenons simplement date par la présente, vous prévenant de notre visite dès la clôture des incidents auxquels nous venons de faire allusion. »


C'est M. Jobert, inspecteur général des finances, que M. Georges Cochery vient de nommer directeur générale des manufactures de l'Etat, en remplacement de M. Favalelli, récemment nommé conseiller-maitre à la Cour des comptes.


LE JUBILE DE LA REINE VICTORIA

Le gouvernement français sera représenté par une mission spéciale aux fêtes du jubilé de la reine d'Angleterre, le 20 juin prochain. Il n'est nullement question, contrairement à ce qui a été dit par certains journaux, d'un voyage du président de la République à Londres à cette occasion. Aucun chef d'État ne s'y rendra d'ailleurs. Les souverains qui, sont alliés à la reine enverront pour les représenter un prince de leur famille. Les autres enverront des missions extraordinaires c'est ce que fera le gouvernement de la République.


NÉCROPOLE INCONNUE

Du Gaulois:

C'est au Jardin des Plantes que nous l'avons découverte. Dans le vieux bâtiment autrefois destiné aux galeries de zoologie, aujourd'hui abandonné et masqué par les imposantes constructions nouvelles, s'ouvre, au rez-de-chaussée, en contre-bas de la rue Geoffroy-Saint-Hilaire, une sombre salle lugubre.

Là s'élevait, jusqu'en 1802, une chapelle où furent déposés, au temps jadis, les restes du créateur du « Jardin royal des herbes médicinales », Guy de la Brosse. Lors de la démolition de la chapelle, le cercueil de La Brosse fut exhumé et placé sur de simples tréteaux, dans la cave en question; en les restes du célèbre voyageur Jacquemont vinrent aussi s'échouer là et pendant de longues années on put voir, dans la plus indécente promiscuité de caisses éventrées et de débarras de toutes sortes, les cercueils des deux grands savants, aujourd'hui pourvus de monuments convenables.

Daubenton, lui, repose en paix, depuis le commencement du siècle, sous un tertre verdoyant surmonté d'une stèle nue, à l'ombre du cèdre fameux que Jussieu rapporta soit dit entre parenthèses non dans son chapeau, mais dans un petit pot de terre, non du Liban, mais de Londres, tout simplement.

Comme Napoléon, les botanistes reposent au milieu de toutes ces plantes qu'ils ont tant aimées.


MÉTIER BIEN PARISIEN

De l'Événement

L'administration militaire, toujours pleine de sollicitude pour les vieux serviteurs de la Patrie, a voulu éviter que les Invalides sur la poitrine desquels brille la croix de la Légion d'honneur ou la médaille militaire, et qui ont fêté la dive bouteille, soient vus en ville, titubant et se donnant ainsi en spectacle. Elle a obtenu le résultat désiré en décidant que tout individu qui ramènerait un invalide. égaré dans les vignes du Seigneur à l'Hôtel de l’Esplanade, toucherait une prime de soixante-quinze centimes.

La mesure était bonne en soi, mais elle a ouvert la porte à une spéculation d'un nouveau genre.

Certains industriels, peu scrupuleux il faut le reconnaitre, se sont entendus avec quelques débitants de vins de Grenelle qui, moyennant une somme ridiculement faible — vingt-cinq centimes, dit-on — s'engagent à faire rouler sous la table tous les clients décorés ou médaillés amenés par leurs complices.

La spéculation, dès lors, est très simple. Elle consiste à amener de bons invalides, qui ne s'en doutent pas, choquer leur verre en l'honneur de quelque anniversaire, et, dès qu'ils sont en bon état, leurs amis de passage les ramènent à l'Hôtel. Ils touchent la prime et, malgré le paiement de la dépense, leur bénéfice est encore de cinquante centimes.


Un sport nouveau

Du Gaulois

A la maire du quatrième arrondissement, a eu lieu le concours annuel de sténographie et de machine à écrire organisé par le syndicat général des sténographes et dactylographes.

Quarante-neuf concurrents ont pris part au concours.

Devant l’ardeur incroyable et les épileptiques efforts des concurrents, la fièvre du jeu a failli gagner les spectateurs et c’est tout juste si des paris ne se sont pas établis.

A cette époque de sport à outrance, attendons-nous à voir bientôt surgir un dactylodrome avec le pari mutuel.

Là, au moins, les coureurs, pardon, les doigteurs, obéiront sûrement au doigt sinon à l’œil !


Assassin de sa fille.

Lamarre, ce père infâme qui a tué sa fille dans un accès de jalousie et s'est ensuite frappé de plusieurs coups de couteau, est toujours soigné à l'hôpital Saint-Louis. Son état tend à s'améliorer.

C'est M. Bertulus qui a été chargé de l'instruction de cette curieuse affaire.


On annonce la prochaine apparition d'un nouveau journal du matin, l'Aurore, dont l'administrateur est M. Ernest Vaughan.


L'assemblée générale des membres de l'Association des voyageurs et des commis aura lieu dimanche prochain 11 avril, à une -heure et demie, au Conservatoire des arts et métiers, sous la présidence de M. Ch. Prévet, sénateur, président de l'Association.


Ordre d'un colonel  : « Je vieux commander un régiment robuste; les cantines seront pourvues de Quinquina Dubonnet. »

 8 avril

Jeudi
8 avril 1897

Faits du jour

M. Félix Faure, accompagné de M. Barthou, ministre de l’intérieur; du général Tournier, de M. Le Gall et du commandant Meaux Saint-Marc, a visité, hier matin, l’hôpital de la Salpêtrière. Visiter est le mot bien exact, le Président avant parcouru une à une toutes les salles ainsi que les cuisines, la lingerie et les autres services de l’hôpital.

Avant de se retirer, M. Félix Faure a remercié les médecins des soins qu’ils donnent aux malades et a laissé mille francs pour améliorer l’ordinaire des malades.


Au jardin des Plantes:

Notre ménagerie vient de s’enrichir d’un certain nombre de nouveaux pensionnaires.

Ce sont d’abord deux magnifiques sangliers originaires du Gabon, envoyés par M. Savorgnan de Brazza; puis deux plus petits, dons du docteur Lochelongue, médecin militaire.

M. Louis Baron, agent au service maritime des postes, vient d’adresser à M. Milne-Edwards un chat-tigre, un toucan et deux aras.

Enfin, signalons encore un ours du Caucase et trois kangourous géants, originaires d’Australie, dont un — peu entraîné aux voyages — est mort de fatigue.

Tous ces hôtes sont installés dans leurs petits terminus respectifs.


Felisa et Juana Pena, les deux étoiles de la troupe Fernandez, ont eu le succès le plus vif et le plus mérité, hier, à la fête de nuit du Casino de Paris. Pope Fernandez a eu, d’ailleurs, sa part du triomphe.

Les Fernandez et Lifflon, Mendoza et les Kilpatriks, voilà, ce qui, présentement, fait fureur au Casino.


Pour se guérir et se préserver des rhumes, toux, bronchites, catarrhes, grippe, asthme, pour se fortifier les bronches, l’estomac et la poitrine, il suffit de prendre à chaque repas deux gouttes livoniennes de Trouette-Perret.


En carême, les délicieuses pâtes alimentaires de Rivoire et Carret sont plus en faveur que jamais. Les nouillettes, macaroni et coquilles aux œufs de cette marque réputée se prêtent à mille exquises préparations.


On ne sait plus à quelles couleurs se vouer !

Du Gaulois

Le gouvernement grec va publier un livre blanc concernant la question crétoise.

Le jaune, le bleu, le vert sont depuis longtemps utilisés ; à bientôt les couleurs plus modernes, le mauve et l’héliotrope.

Plus tard, les rayures, les quadrillages, les bigarrures conviendront assez par leurs complications à des reliures diplomatiques.


Tu as été première aujourd'hui, ma fille chérie ; que veux-tu ?  Une poupée, un jouet ?

— Non, maman ; mais, si tu le permets, une boîte de « Suprême Pernot » ; c'est mon régal favori ; mais surtout des vrais, de ceux qui portent le nom écrit sur le biscuit.


LE DRAME DE PASSY

Une mère qui tue sa fille

Un drame très émouvant s'est déroulé hier matin, rue de l’Annonciation, 22, à. Passy. Une femme Thibaud a jeté par la fenêtre son enfant, une fillette âgée de quatre ans, et s’est ensuite précipitée à son tour dans le vide.

La femme  été tuée sur le coup, l’enfant est grièvement blessée.

Il résulte de l’enquête que la femme Thibaud, qui est marié à un ouvrier jardinier, a agi dans un accès de folie causée par l’alcoolisme. Elle avait été internée autrefois à l’asile de la Ville-Evrard.

Détail horrible: au moment où la femme Thibaud jetait son enfant par la fenêtre, le malheureux père rentrait chez lui pour déjeuner. Il supplia d’en bas sa femme de se retirer de la fenêtre et étendit les bras pour recevoir l’enfant, mais il ne parvint pas à sauver le pauvre petit être qu’il vit, ainsi que sa femme, s‘abimer devant lui sur le pavé.


DÉMISSION DU CABINET ROUMAIN

Bucharest, 7 avril : D'un correspondant. Le président du conseil, M. Aurelian, a déclaré au Parlement que le ministère entier a donné sa démission et que lu souverain avisera.


CHULALONGKORN 1er

Bangkok, 6 avril. Par câble au « Matin » — Le roi de Siam est parti aujourd’hui pour l’Europe.


LA PLUIE ET L'ÉLÉGANCE

La pluie n'est pas un obstacle aux sorties des dames qui ont adopté le manteau d'Anthoine, imperméable, sans caoutchouc, léger, élégant et facile à porter. Aux magasins d'Anthoine, 24, rue des Bons-Enfants. Rez-de-chaussée exposition des modèles variés, manteaux et costumes cyclistes.


LA COLONNE DE HERCULANUM

Du Matin

M. Morris, n'avait rien inventé.

On vient de découvrir, à Hërculanum une colonne d'annonces ressemblant absolument à celles qui existent actuellement dans les grandes villes européennes. Les parois en étaient couverte d’une couche de dix centimètres d'affiches appliquées les unes; sur les autres, au moyen de gomme arabique.

Ces placards séparés avec soin ont permis de lire des programmés de théâtres et de jeux de cirque, des proclamations électorales (déjà?...), des avis de réunions publiques, de fêtes, etc.

Hélas! nous n'avons même plus le droit de chanter

       Que l'on est fier d'être Français,

       Quand on contemple. les colonnes !


Pastilles Poncelet

N°5 ― Le feuilleton du journal

 Celui-ci ne prévoyait pas alors

Celui-ci ne prévoyait pas alors qu'il pourrait avoir des ambitions politiques. Il vendait des grains, comme avait fait son père, et courait les fermes du département, pour profiter des moments de gêne pendant lesquels il savait que les cultivateurs seraient obligés de vendre au-dessous du cours. Il gagnait de l'argent, à ce métier, mais il ne gagnait pas d'estime. On l'appelait volontiers « mangeur d'hommes ». Il n'en avait cure, car déjà, dans sa jeunesse, il était peu sensible au qu'en-dira-t-on et ne s'occupait que de lui-même. C'était un gars de trente ans, sec, petit, au regard jaune, à la mâchoire féroce. Comme on dit dans le peuple : il marquait mal. Mais il était en route pour la fortune. Un beau jour il songea que si le commerce des grains présentait de beaux avantages, le commerce de l'argent en présentait de bien plus sérieux, et au lieu d'acheter les récoltes engrangées, il se mit à prêter sur les récoltes sur pied. Le résultat ne se fit pas attendre. Ses capitaux, qui jusque-là lui avaient rapporté dix pour cent, commencèrent à lui rapporter vingt. Il s'établit à Beaumont, fonda la maison de banque Lefrançois, qui maintenant fonctionne sous la raison sociale Bertrand-Féron et Cie, et contribua, dans la plus large proportion, à la ruine de l'agriculture dans le département de l'Oise. On cherche le moyen de faire cesser la crise agricole, et on s'occupe de voter des tarifs prohibitifs, qui étouffent le pays tout entier dans les liens d'une protection qui supprime tout commerce avec l'étranger. C'est de la folie ! Il n'y a qu'un seul procédé pour redonner du courage aux cutivateurs, c'est de les mettre à même de se passer des marchands de bestiaux, qui les volent, et des banquiers, qui les grugent. Et pour cela il n'y a qu'à créer des banques régionales de prêts à l'agriculture...

— Mon cher Richard, j'admire votre compétence, dit Mgr Espérandieu en riant, et je suis tout saisi de votre ardeur...

— Ah ! Monseigneur, c'est que tous mes parents sont grands propriétaires, et que, depuis que j'ai l'âge de comprendre ce qu'on dit autour de moi, j'entends discuter la question, et je l'ai vu résoudre par l'initiative privée... Mon oncle de Préfont a sauvé son domaine de l'Eure, en aidant ses fermiers au lieu de les étrangler, quand ils ont été atteints par la crise... Ce qu'il a fait, par affection pour ces braves gens, l'État devrait le faire dans l'intérêt national. Si, dans les moments difficiles, les cultivateurs trouvaient de l'argent à trois pour cent, et à long terme, au lieu d'être obligés de vendre leurs denrées, ou d'emprunter à douze et quinze, la prospérité renaîtrait dans les campagnes et aussi la confiance... Mais nous voilà bien loin de Lefrançois, quoique nous soyons au cœur de ses affaires. Ce coquin faisait l'inverse de ce que je recommande, et au lieu d'abaiser le taux de l'intérêt, à mesure que les difficultés devenaient plus grandes pour ses clients, il l'augmentait sous prétexte que l'argent était rare. Il s'engraissait ainsi de toutes les ruines, s'arrondissait de toutes les ventes et se choisissait, pour lui, les plus belles et les plus productives terres de la contrée. C'est ainsi qu'il est arrivé à posséder le domaine de Fresqueville près de Favières, et qu'il est devenu un des importants propriétaires fonciers de l'Oise. Il avait la quarantaine lorsqu'il vint s'installer à Beaumont. Depuis deux ans Paul Daniel, agrégé et docteur, était professeur au lycée de notre ville. Il avait fait revenir sa mère pour lui tenir son ménage, et sa vie, toute de travail, eût été la plus heureuse du monde, s'il n'avait rencontré Mlle Florence Guépin. C'était assurément la plus jolie fille qu'on pût admirer à dix lieues à la ronde et Votre Grandeur n'ignore pas que notre département est renommé pour la beauté de ses femmes...

— Richard, interrompit l'évêque, je vous trouve un peu risqué dans vos commentaires...

— Monseigneur, il ne peut y avoir rien de scandaleux dans une appréciation historique. Il est notoire que le territoire des anciens Bellovaques offre de purs types de la race gauloise étonnamment conservés à travers les âges, comme la Bretagne montre des spécimens kimris très accentués. Cette Florence était la plus délicieuse blonde aux yeux noirs qu'il fût possible de voir. Et la belle Mme Lefrançois ne donne qu'une idée effacée de ce que fut la ravissante Mlle Guépin. C'était la rose en bouton...

— Là ! là ! calmez-vous, ne chantez pas le Cantique des cantiques !

— Moi, je ne l'ai pas connue. Monseigneur. J'étais trop jeune. Mme Lefrançois est mon aînée. Mais mes oncles en parlent encore avec un enthousiasme si vibrant qu'il fallait vraiment que la rose de Beaumont, ainsi qu'on appelait Florence, fût une personne extraordinaire.

Le vieux Guépin, son père, était menuisier, au coin de la place de la Cathédrale. La boutique existe encore, c'est son premier ouvrier qui a pris la suite des affaires, quand Lefrançois, humilié de voir le nom de son beau-père sur une enseigne, et le beau-père lui-même en bras de chemise, rabotant au milieu des copeaux, emmena le bonhomme à Orcimont, une autre de ses propriétés, pour lui donner la surveillance de ses ouvriers. Mme Daniel habitait la même maison que le menuisier. Elle y occupait, au second étage, quatre pièces donnant sur la place, et l’escalier, qui conduisait à son appartement passait devant l'atelier du père Guépin. L'odeur du sapin travaillé montait jusque chez elle, et c'était une de ses inquiétudes de penser qu'une allumette, jetée par un apprenti négligent sous son établi, ferait de la maison un brasier avant qu'on eût le temps de ramasser ses affaires pour s'enfuir. Forcément, Paul, en descendant, voyait ce qui se passait dans l'atelier. Il écoutait avec amusement le grincement des varlopes et le ronflement de la scie mécanique. Un jour, il s'arrêta pour regarder; il venait d'apercevoir Mlle Florence, sortie de pension le jour même et installée chez son père. Le brave Guépin lui cria : « Entrez donc, monsieur le professeur, nous avons une habitante nouvelle à vous faire connaître. C'est ma fille, une personne savante et qui sera en état de vous répondre. » Paul franchit la porte du magasin, il marcha sur un moelleux tapis de sciure de bois, s'avançant ébloui, vers cette adorable jeune fille qui lui souriait illuminée par le jour cru qui passait à travers le vitrage, nimbée par les poussières blondes qui voltigeaient dans l'air doré, si rose, si fine et si potelée, qu'il en resta, comme dit le bon Rabelais, déchaussé de toute sa cervelle... Ce que fut cette première entrevue, nul n'eût pu le dire, pas plus Paul Daniel, qui ne reprit ses sens qu'en se retrouvant sur le pavé municipal, que Florence Guépin qui n'avait vu dans l'apparition du jeune homme qu'un incident très banal, un voisin qui circulait dans un couloir et qu'on appelait pour le lui présenter.

GEORGES OHNET
A suivre...
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