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Dans l'actualité des ...

 14 février

Dimanche
14 février 1897

Funeste accident.

Un accident mortel causé par |les émanations d'une fosse d'aisances a eu lieu hier, au bois de Boulogne.

A la porte de Suresnes, pavillon Fournier, habitait, avec sa femme et ses deux enfants, le garde Félix Branche, âgé de cinquante-neuf ans. Hier matin, six heures, le fils Branche, étant entré dans la chambre de ses parents, a senti une odeur épouvantable le prendre à la gorge; il ouvrit immédiatement la fenêtre et, courant au lit, il a trouvé sa mère râlant et son père ne donnant plus signe de vie.

Il appela aussitôt au secours, et, grâce aux soins énergiques qui lui furent prodigués, Mme Branche fut rappelée à la vie mais tous les efforts furent impuissants à ranimer M. Branche. L'état de Mme Branche est très grave, mais, à moins de complications, on espère la sauver.

En présence d'une pareille catastrophe, on se demande pourquoi les architectes chargés de la surveillance des établissements de la ville de Paris ont si peu souci de la vie de leur personnel, car ils ne devraient pas ignorer l'état défectueux de la fosse d'aisances.


M. le baron Korff, le sympathique deuxième secrétaire de l'ambassade de Russie à Paris, passe à la légation de Copenhague en qualité de premier secrétaire. Son départ de Paris sera vivement regretté dans le monde diplomatique et dans la haute société, où il ne compte que des sympathies.


Le Parlement recevra demain un Livre jaune sur les affaires d'Orient.

A ce propos, beaucoup de personnes peu instruites des usages parlementaires, ce qui n'a rien ne déshonorant se demandent ce que sont exactement le fameux Livre jaune et le non moins célèbre Livre bleu.

Les documents officiels relatifs aux affaires intérieures de la France sont distribués au Parlement sous couverture bleue; ceux qui ont rapport aux affaires extérieures sont habillés de jaune. L'usage du Livre bleu et du Livre jaune remonte au début du règne de Napoléon III.

Necker avait publié pourtant dès 1781 des comptes reliés en bleu, et qu'on appela les « contes bleus ».

Aujourd'hui, outre le Livre jaune et le Livre bleu, nous avons le Livre blanc, registre des saines lois et des réformes utiles, dont les pages sont vierges.


Encouragé parle succès de la première représentation de la Nativité à l'ancien Théâtre moderne, M. l'abbé Jouin, curé de Saint-Médard, a demandé à S. Exc. Mgr Clari, nonce apostolique, par l'intermédiaire de Mgr Gelli,- auditeur de la nonciature et ami personnel de l'auteur, de daigner présider la prochaine audition de sa pastorale, qui sera donnée en matinée aujourd'hui.

Mgr Clari a accédé à ce désir.

Nous croyons savoir, d'autre part, que des démarches seront faites auprès du cardinal Richard en vue d'obtenir de Son Éminence, pour l'une des représentations qui suivront, la même faveur.


La question des chemises de troupe est, paraît-il, résolue.

Le ministre de la guerre a prescrit l'adoption de la flanelle, réclamée par tous ceux qui s'intéressent aux soldats. Ajoutons que M. Jules Baudot, de Bar-le-Duc, est l'inventeur du tissu qui, par ses qualités et son bon marché, a été jugé digne d'être adopté.


Aujourd'hui dimanche, au Palais Sport, grande fête scolaire à deux heures de l'après-midi. Nombre d'attractions originales figurent au programme séance de patinage avec le « patin-bicyclette » par deux jeunes Américaines; travaux d'adresse par le cycliste Maurice intermèdes burlesques par une troupe de clowns; grande farandole cycliste etc, etc. L'orchestre se fera entendre pendant toute la durée de la fête.


De Monte-Carlo

On remarque beaucoup, dans la coquette salle du palais des Beaux-Arts, un délicieux pastel de Mme Marthe Marlef, Juliette (effet de lumière). C'est une étude originale de tête de jeune femme, éclairée ingénieusement de rouge et de rose, où la variété des tons chauds s'opposant à des teintes grises et violettes produit le plus heureux effet.

 15 février

Lundi
15 février 1897

LE DRAME DE LA RUE MAUBEUGE

Double suicide

Un soldat du 9è bataillon de chasseurs, à Longwy,  Emmanuel Deloyelle, âge de vingt-deux ans, originaire de Lille, venait, il y a huit jours, louer une chambre, 37, rue de Maubeuge, à l'hôtel de Paris.

Deloyelle était accompagné d'une jeune femme. Léonie Poulain, âgée de vingt-six ans, née à Saint-Denis. Il n'avait obtenu de son colonel qu'une permission de quatre jours et avait été porté déserteur quand on ne l'avait pas vu revenir au corps.

Hier soir, à huit heures, le garçon de l'hôtel entendit un coup de sonnette qui provenait de la chambre des deux jeunes gens. À son grand étonnement, il trouva la porte fermée. Au même moment retentissait un coup de revolver et, avant qu'on eût enfoncée la porte, une seconde détonation se faisait entendre.

Sur le lit gisait Léonie Poulain, la tête fracassée par une balle. À ses côtés Deloyelle expirait. Après avoir tué sa maîtresse, il s'était logé une balle dans le cœur.

Sur une table, on a. trouvé une lettre écrite au crayon et ainsi conçue :

« Ne voulant pas vivre sépares, nous préférons mourir ensemble. »


Empoisonnés par un écureuil

BOURGES. M. Judeau, propriétaire, s'était régalé avec une autre personne d'un écureuil qu'il avait tué. On fit honneur au plat assez délicat, mais, après le repas, les deux convives furent sérieusement indisposés. L'un d'eux se rétablit, mais M. Judeau succomba après plusieurs heures de violentes souffrances.

Un malheureux chat, qui avait participé au repas fatal, est mort aussi.

Le Figaro - 15 février 1897

M. Henry Boucher, ministre du commerce, vient d'approuver les plans du nouveau grand palais des Champs-Élysées, tels qu'ils ont été présentés par M. Girault, l'architecte en chef.


MORT D'UN GARDE DU BOIS DE BOULOGNE

M. Branche, âgé de cinquante-cinq ans, garde forestier au bois de Boulogne, demeurant au pavillon Fournier, au pont de Suresnes, marié et père de deux enfants, a été asphyxié hier par les gaz méphitiques. qui s'étaient infiltrés dans la fosse d'aisances en quantité considérable et avaient pénétré dans sa chambre à coucher par une fissure.

Mme Branche, qui avait subi un commencement d'asphyxie, a. pu être sauvée.


Par ces temps de froid, de gelée, de brouillard, il est bon de se rappeler que les meilleurs adoucissants pour la gorge et les bronches sont la pâte Regnauld et le sirop Regnauld.


UN SUPPLICE ABOLI

Quel plus grand supplice, en ces courtes journées, que d'être privé du plaisir de lire longtemps le soir ? Cet inconvénient .a désormais disparu, grâce aux merveilleux verres isométropes. Plus de fatigue, plus de nuages devant les yeux, la lecture est devenue un charme exquis, au dire des clients de Fischer, 19, avenue de l'Opéra, seul dépositaire, à Paris, des verres isométropes

 16 février

Mardi
16 février 1897

Il règne en ce moment à la Société des missions évangéliques de Paris une activité fiévreuse pour envoyer à Madagascar le plus grand nombre possible de pasteurs, de professeurs et d'instituteurs français, chargés de seconder les missionnaires anglais et norvégiens et, dans certaines régions, de se substituer à eux. Parmi les prochains partants se trouve un élève de l'École normale supérieure qui s'est senti subitement une vocation missionnaire et qui s'occupera spécialement d'organiser l'enseignement du français dans les écoles supérieures malgaches.

Il est possible, et même probable, que M. le pasteur Lauga, qui vient de passer neuf mois à Madagascar, y soit appelé à nouveau pour prendre la haute main de toute l'œuvre protestante française poursuivie dans l'île. Ce serait un évêque protestant, moins le titre.


Ainsi que nous l'avions annoncé le mois dernier, M. de Hegermann-Lindencrone, ministre plénipotentiaire de Danemark à Stockholm, est nommé en la même qualité à Paris, en remplacement de M. le comte de Moltke-Hvitfeldt, récemment décédé.

Cette nouvelle est, depuis hier, absolument officielle.


M. François Arago, secrétaire d'ambassade, fils d'Emmanuel Arago récemment décédé, est fiancé depuis hier à Mlle Marie Dupuy, fille de M. Jean Dupuy, sénateur des Hautes-Pyrénées, directeur du Petit Parisien.


Grâce à une libéralité. du prince Roland Bonaparte, MM. Gustave Hermite et Georges Besançon vont pouvoir tenter, à l'aide du ballon-sonde l'Aérophile, la septième exploration française des hautes régions de l'atmosphère. Ces opérations aérostatiques, dont les résultats scientifiques sont jusqu'à présent si importants, ont été réglées conformément à l'avis de la Commission scientifique d'aérostation de Paris, de concert avec la Commission aéronautique internationale. Le lancer de l'Aérophile aura lieu après-demain jeudi à dix heures du matin, à l'usine à gaz de La Villette.


A l'heure où George Sand et Alfred de Musset rentrent, par la publication de leurs lettres, dans la pleine lumière de l'actualité, un homme qui joua auprès d'eux un rôle bien modeste leur cuisinier vient de s'éteindre.

Après une vie mouvementée, ce brave homme, nommé Balségur, s'était retiré il y a quelques années à Tarascon, dans l'Ariège, où il s'était établi. Ses affaires n'ayant pas réussi, c'est à l'hospice qu'il est mort vendredi dernier, à l'âge de quatre-vingts ans.


Autrefois, toutes les classes de la société avaient le culte du beau linge. C'était une des richesses et une des gloires de la maison. Cette tradition, quelque peu délaissée, la Grande Maison de Blanc l'a reprise à l'occasion des nombreux trousseaux qu'elle confectionne. Les mères de famille qui savent compter trouvent à la Grande Maison de Blanc, à des prix abordables pour tous, la lingerie qui fera honneur et profit à leur intérieur, et aussi celle dont il faut doter la jeune fille dont le mariage est prochain.


Pastilles Poncelet

N°7 ― Le feuilleton du journal

 Il ferma la porte

Les trois jours, pendant lesquels Guépin, très affairé, fit attendre sa décision parurent à Paul une éternité. Il était trop discret pour se montrer à Florence, et passait comme une ombre dans l'escalier commun pour se rendre au lycée. Il avait le cœur battant d'angoisse, le cerveau rongé par l'incertitude. Il supputait ce que pouvaient produire tous ses efforts de travail. En dehors de ses trois mille huit cents francs d'appointements, il avait la répétition qu'il donnait au fils du préfet, et le cours de littérature du pensionnat de Mlle Magimel, en tout quatre mille neuf. Était-ce assez pour être agréé par Mlle Guépin ? Il se plaisait à mettre la fille du menuisier sur un piédestal. Il l'avait transfigurée. Ce n'était plus une gentille petite personne appartenant à la classe ouvrière de Beaumont, quelque chose comme une grisette. C'était une jeune princesse égarée dans un milieu qui n'était pas le sien, et sur lequel, par la grâce de ses charmes, elle rayonnait d'un éclat merveilleux. Le brave Paul était en pleine féérie. Il commençait à douter qu'il fût digne de sa bien-aimée, et cherchait avec angoisse quel homme, dans le département, serait en mesure d'épouser Florence, sans que celle-ci parût être une victime de la destinée.

— Mon cher enfant, interrompit Mgr Espérandieu, vous devenez étrangement prolixe, votre récit entamé avec sobriété commence à se noyer dans les développements.

— Ah ! Monseigneur, si vous ne me permettez pas de vous dépeindre mes personnages, comment puis-je espérer vous inté- resser à leurs aventures ?

— Il va donc y avoir des aventures ?

— Votre Grandeur ne croit pas qu'une préparation pareille ne servira à rien ? Je pensais que mes articles de la Semaine religieuse avaient donné à Monseigneur une opinion plus favorable de mes facultés imaginatives.

— Poursuivez donc, puisqu'il faut que je subisse vos explications...

— « Subisse » est dur... Eh bien. Monseigneur, puisqu'il en est ainsi, je vais passer sur les accordailles de Paul Daniel et de Florence Guépin, qui m'auraient fourni cependant la matière d'un petit tableau de la vie provinciale tout à fait piquant. Je comptais tirer parti du jardin ensoleillé, comme cadre, et de la margelle du puits, comme siège, pour asseoir mes amoureux. Vous voyez la belle jeune fille blonde, dans un rayon de lumière, et les pampres de la vigne grimpante verdissant au-dessus d'elle. Son fiancé presque à ses pieds... C'eût été très joli. Mais vous m'accuseriez de me perdre dans le détail... J'en viens donc tout de suite à l'évènement grave, à l'acte décisif, à la péripétie dramatique de cette histoire d'amour.

— Je ne peux pas vous exprimer combien je trouve choquante cette intrigue d'un homme destiné à être prêtre, dit Mgr Espérandieu. Ces passions mondaines jettent dans ma pensée un insurmontable discrédit sur l'abbé Daniel. Il me semble qu'il est impossible qu'un cœur qui a éprouvé des sentiments si violents, soit jamais pacifié.

— Ah ! Monseigneur, et les Saints : saint Paul, saint Augustin, et Marie-Magdeleine...

— Oui, mon enfant, sans doute, mais tous ces personnages sont jugés par nous, dans le lointain du passé, ils ne sont pas nos contemporains, nous avons devant l'esprit, en même temps que la connaissance de leurs fautes premières, l'exemple des vertus qu'ils montrèrent par la suite. Tandis que ce prêtre, qui a subi tous les entraînements des hommes, j'ai beau savoir que c'est un modèle de charité, de sagesse et de piété, j'ai toujours peur qu'à un moment donné les passions ne recommencent à bouillonner en lui et qu'il ne retourne à son vomissement... Je crois que vous avez tort de vouloir me faire pénétrer le mystère de sa vie passée : il n'aura qu'à y perdre.

— Non, Monseigneur, car nous arrivons aux évènements qui ont décidé de son entrée dans les ordres, et vous jugerez qu'un renoncement aussi complet aux espérances et aux joies humaines ne peut être que définitif.

— Avez-vous la prétention de me faire croire que la douleur d'avoir été supplanté par M. Lefrançois ait poussé Paul Daniel à un tel excès de désespoir qu'il se soit jeté dans le sein de l'Église, comme dans un précipice, pour y engloutir sa vie, sa pensée, ses regrets, tout de lui enfin ?

— Mais, Monseigneur, cela est; je n'aurai pas à vous le faire croire. Vous le croirez de vous-même et par la suite naturelle du récit. Vous êtes trop bien informé des choses de la religion pour ne pas savoir comJiien ces conversions sont courantes. ? N'a-t-on pas raconté qu'un soir, à la table du roi des Belges, pas celui d'aujourd'hui, le précédent; celui qui, chaque fois que son peuple s'agitait, commandait de faire ses malles, de sorte que les émeutes s'apaisaient comme par enchantement tant la Belgique avait peur de rester sans roi, — à la table donc de ce singulier monarque, il y avait des généraux et un évêque, Mgr de Mercy-Argenteau. On se mit à causer de l'armée, des soldats, des manœuvres. Le prélat parlait avec tant de compétence qu'on l'interrogea curieusement et il fut établi que, de tous les convives, dont la plupart commandaient des divisions, le prêtre seul avait fait campagne et vu le feu. Il est vrai que c'était comme colonel de hussards et sous Napoléon qui l'avait décoré de sa main. Ce brillant soldat avait eu le malheur de perdre sa fiancée qu'il adorait, et de chagrin il était entré dans les ordres. Je vous en citerais cent autres exemples, Monseigneur, et qui seraient tous aussi probants. Et je n'irai pas jusqu'à invoquer la Trappe comme argument, quoique ce soit de circonstance.

— Ah ! Richard, notre curé de Favières a en vous un avocat bien éloquent, dit Mgr Espérandieu. Mais je ne sais pas si vous lui rendez service en le défendant comme vous le faites. La prudence commanderait de biaiser et déterminer les choses en douceur, au lieu de pousser ce maire aux dernières extrémités par une résistance qui va l'exaspérer. Je me reprochais déjà d'avoir été, ce matin, trop autoritaire, et voilà, mon cher enfant, que vous l'êtes plus que moi.

— Oh ! Monseigneur, je ne suis rien, dit le jeune abbé avec une souriante humilité, rien que votre fidèle serviteur... Et, si vous me commandez de me taire, je ne prononcerai plus une parole.

Au même moment, une cloche au son voilé tinta dans la cour agitée par une main discrète. Le prélat se leva et regardant son secrétaire :

— Voici le déjeuner. Donnez-moi votre bras, Richard; à table vous me continuerez votre récit; car maintenant que vous l'avez commencé, je regretterais de n'en pas connaître la suite.

Et appuyé sur son favori, plus par affectueuse familiarité que par maladive faiblesse, l’Évêque se dirigea vers la salle à manger.

GEORGES OHNET
A suivre...
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