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Dans l'actualité des ...

 21 février

Dimanche
21 février 1897

LA. SITUATION EN CRÈTE

Journée très sombre, à la suite des dépêches reçues dans la matinée, et par lesquelles on a appris, en même temps, le combat livré, en Crète, entre Turcs et Grecs; le départ de Constantinople de deux cuirassés; enfin, la divergence de vues très exploitée entre l'empereur d'Allemagne et le gouvernement anglais, à la suite de la proposition de Guillaume II de faire le blocus du Pirée.

D'autre part, la perspective de l'interpellation de demain n'est pas sans causer quelques inquiétudes  :on peut tout craindre lorsque cette Chambre s’avise de discuter des questions de-politique extérieure.

C'est sous l'impression de cet ensemble de nouvelles peu rassurantes que s'est passée la journée le soir, les dépêches de Londres, Berlin et Vienne ont permis d'entrevoir une réelle amélioration de la situation, l'empereur Guillaume et lord Salisbury paraissant disposés l'un et l'autre à des concessions réciproques, et la divergence signalée ne portant, en somme, que sur une question de procédure.

Reste, il est vrai, la crainte de nouvelles collisions possibles entre les musulmans et les troupes du roi Georges !

Reste surtout le sentiment nouveau que pourraient faire naître, si elles se renouvelaient, des démonstrations comme celles qui se sont produites hier soir à Paris, et dont on trouvera plus loin le récit. Soutenue par la plume éloquente de M. Henri Rochefort et par la parole enflammée de M. Jaurès, la cause de la Grèce peut cesser d'apparaître comme cause sacrée de l'indépendance, pour devenir le thème de l'internationalisme révolutionnaire.

Elle y perdrait sans doute les sympathies de tous les hommes d'ordre, et il est même possible que, lors de l'interpellation de demain, cette situation nouvelle donne à réfléchir à beaucoup de députés, aussi bien sur les bancs de la droite, où l'on ne professe pas un grand amour pour les Turcs, que sur les bancs radicaux.


La fin de la crue.

Bien que la Seine ait à peu près retrouvé son niveau normal, nombre de caves du faubourg Saint-Germain sont encore inondées.

Un de nos amis, qui habite cependant loin du neuve, a encore soixante-dix- centimètres d'eau dans sa cave.

Ainsi l'eau saumâtre du moins filtré de nos cours d'eau s'en est allée caresser des médoc et des château-Lafitte de prix !Horreur !

Pourvu qu'à l'avenir les marchands de vin accusés d'exagérer la proportion d'eau dans leurs barriques n'aillent pas invoquer ce cas de force majeure pour dégager leur responsabilité ! Au lieu d'une année de la Comète, serait-ce l'année de l'Abondance, et le cru de 97 serait-il le cru de la Seine ?


INGÉNIEUX. FRAUDEUR

Des employés de l'octroi arrêtaient, hier matin, à la porte de Saint-Mandé, une tapissière dont ils avaient remarqué les allées et venues suspectes.

Cette voiture construite en tôle légère affectait la forme des voitures dont se servent les blanchisseurs de la banlieue et était admirablement machinée. Ses parois formaient de véritables réservoirs pouvant contenir environ deux cents kilos d'huile. Or, l'huile payant à l'octroi de Paris 40 francs les 100 kilogrammes, les fraudeurs réalisaient à chaque voyage le joli bénéfice de 80 francs.

La voiture, le cheval et tout le chargement ont été saisis et les fraudeurs, qui ont déjà eu maille à partir avec la justice, ont été envoyés au Dépôt.


LA SANTE PUBLIQUE

La statistique municipale a compté cette semaine 935 décès au lieu de 1,113, -moyenne ordinaire des semaines de février.

Les maladies de l'appareil respiratoire continuent à être rares, grâce à la douce température dont nous jouissons.

La rougeole (24 décès) dépasse sensiblement la moyenne de la saison (15). Cette maladie sévit en ce moment dans le quartier des Grandes-Carrières. Les autres affections zymotiques restent rares. La phtisie pulmonaire a déterminé 183 décès, au lieu de la moyenne 208.


LES PÊCHEURS D'ISLANDE

PAIMPOL. A la marée de ce matin ont mis à la voile pour les mers d'Islande toutes les flottilles des ports bretons. La flottille dunkerquoise partira seulement en mi-mars.

A Paimpol, les goélettes s'étaient mises en rade ces jours derniers et sont parties ensemble, au nombre de 46, montées par 1,091 marins. Sont parties, aujourd'hui aussi, les flottilles de Binic, 11 navires, de Dahouet, 8 ; de Le Legle, 5 de Le Portrieux, une goélette en tout, 71 goélettes avec 1,800 Islandais.

Grande foule émue sur les jetées et falaises, jetant un dernier adieu aux équipages au passage et souhaitant aux pêcheurs d'Islande bon voyage, bonne pêche et bon retour.

D'autres familles prient au pied des calvaires bretons pour les flottilles si cruellement éprouvées dans la campagne de 1896, par la perte corps et biens de goélettes.

Si le vent est favorable; les pêcheurs seront rendus dans une dizaine de jours. Dès les premiers jours d'avril, une vingtaine de navires chasseurs iront en Islande chercher les produits de la pêche.

 22 février

Lundi
22 février 1897

Le Soleil avance un peu.

Les bonnes gens lèvent de plus en plus les bras au ciel en poussant des exclamations

— A qui croire à présent si le calendrier n'est plus le calendrier, chère madame ?

— Tout se dérange t on n'a plus le respect de rien, de rien, ah ! ça n'est pas sous l'Empire que…

En attendant que les choses rentrent dans l'ordre, tout le monde profite du beau temps tous ceux qui n'étaient pas cloués par la goutte se sont rués hier, dehors et jamais dimanche n'a eu pareil aspect endimanché.

Aux environs de Paris l'herbe est en fleur, les bourgeons sont trop avancés pour leur âge. Cet état de chose est d'ailleurs général. On nous écrit de Suisse qu'il faut tailler la vigne et les arbres, tout le monde végétal étant en effervescence.

Et les campagnards redoutant les giboulées d'avril ne sont pas contents.


L’ACCORD SUR LA CRÈTE

L’Italie mandataire de l’Europe

Nous recevons de Londres, d'un homme politique de nos amis, la dépêche suivante, dont il serait superflu de souligner l'intérêt :

Londres, 31 février, 8 h. 57 soir.

On affirme ici, dans les milieux politiques, que toutes les puissances se sont mises d'accord pour confier à l'Italie, dont on sait les sympathies pour la Grèce, le mandat de pacifier et d'administrer la Crète, au nom de l'Europe, jusqu'à ce que puisse intervenir une solution définitive, solution qui consistera, comme on l'a déjà dit plusieurs fois, à faire de la Crète une principauté autonome.

J'ajoute que l'opinion générale, chez les hommes politiques anglais est que la question sera vite réglée, et qu'on n'a aucune inquiétude, par suite de la certitude où l'on est qu'aucune puissance ne veut la guerre.

*
 *     *

Cette dépêche particulière est certainement la plus importante de toutes celles qui sont parvenues à Paris dans la journée d'hier.

A la Canée, rien de nouveau en dehors de l'arrivée des Allemands, dont le pavillon flotte depuis hier soir sur la forteresse.

L'embargo mis sur un steamer grec qui essayait de débarquer des vivres et des munitions indique clairement les intentions bien arrêtées des puissances de persévérer dans la voie où elles sont entrées..

Dans ces conditions, il est à prévoir que M. Hanotaux, dans sa réponse aux interpellateurs d'aujourd'hui, pourra affirmer une fois de plus l’accord de l'Europe, laisser espérer une prompte et pacifique solution, conséquence de cet accord, et rassurer ainsi l'opinion.


LE DRAME DE VILLEJUIF

Mme veuve Claudon, blanchisseuse, âgée de cinquante-quatre ans, habitant avec son fils Louis, âgé de douze ans, 46, Grande-Rue, à Villejuif, souffrait depuis longtemps d'une maladie incurable.

Avant-hier, dans la soirée, elle dit à son fils qui couche dans une chambre voisine de la sienne :

— Si je mourais, je ne souffrirais plus, tu vas m'aider.

L'enfant répondit oui. Suivant les instructions de sa mère, il calfeutra les fenêtres, puis alla chercher du charbon de bois qu'il disposa, dans un réchaud, y mit le feu et se retira dans sa chambre, attendant que le charbon eût fait son œuvre.

Vers une heure du matin, l'enfant vint voir sa mère, qu'il trouva inanimée sur son lit il courut alors prévenir les voisins. Mais tous les soins qui lui furent prodigués demeurèrent inutiles, Mme Claudon avait succombe à l'asphyxie.

Lors de son interrogatoire, le jeune Louis a répondu :

— J'aimais beaucoup maman, je n'ai pas voulu lui désobéir.


PLUIE, HUMIDITÉ, BROUILLARD

Par ces temps de rhumes, toux, bronchites et catarrhes, il est bon de se rappeler que les meilleurs adoucissants pour la gorge et les bronches sont la pâte Regnauld et le sirop Regnauld.


LES SINISTRES MARITIMES

PAIMPOL. Un nouveau sinistre vient de semer le deuil dans l'armement d'Islande. On annonce que la goélette Benoit du port de Paimpol, a fait naufrage. Un seul marin a été sauvé.

 23 février

Mardi
23 février 1897

ÉCHOS DE PARIS


On a de meilleures nouvelles de la santé du célèbre peintre hongrois Munkacsy, qui, ainsi que nous l'avons dit il y a quelque temps, avait été interné à Endenich, près de Bonn.

Son état, de jour en jour plus satisfaisant, laisse espérer qu'il pourra reprendre bientôt le cours de ses occupations habituelles.

Le malheureux artiste a, parait-il, recouvré la mémoire, l'usage de ses mouvements, reconnaît les personnes de son entourage, toutes choses qui font espérer la prochaine guérison que ses amis et admirateurs souhaitent de tout cœur.


Hier, les Parisiens, non sans quelque étonnement, constataient à nombre de fenêtres la présence de drapeaux américains fraternellement associés aux couleurs françaises les Américains fêtaient le cent soixante-cinquième anniversaire de la naissance de Washington.

C'est surtout dans les riches quartiers, avenue de l'Opéra et Champs-Élysées, que les drapeaux étaient le plus nombreux mais un peu partout, commerçants, banquiers, agences et particuliers avaient pavoise.

La Compagnie transatlantique avait poliment aussi arboré le drapeau étoilé aux longues bandes blanches et rouges.

C'est que c'est une des plus grandes fêtes légales des États-Unis.

L'ambassade et le consulat général des États-Unis sont demeurés fermés toute la journée. Le soir a eu lieu à l'hôtel Continental un banquet donné, en l'honneur de Washington, par le Cercle des Américains anciens élèves des Universités des États-Unis de l'Amérique du Nord fixés en France. Sir Edmund Monson, ambassadeur d'Angleterre à Paris, qui présidait, a prononcé le premier toast, prenant ainsi pour la première fois la parole en public à Paris. Le sujet de son allocution, qui a été fréquemment applaudie, était « Washington et la mère-patrie ». M. Joseph Fabre a répondu au toast sur« Washington et l'alliance française a.

M. Ferdinand Brunetière a parlé ensuite au nom des nouvelles Universités françaises. MM. Pierre de Coubertin, de Blowitz, Adolphe Cohn ont pris successivement la parole, et cette cordiale réunion s'est terminée par l'audition de Washington, sonnet de M. Francis Vielé-Griffin, dit par lui-même.


Funèbres débuts.

Le premier acte officiel des gais compagnons qui fondèrent récemment la Société des « cent kilos », dont nous avons parlé, a été d'accompagner un des leurs au cimetière !

Une vingtaine de « cent kilos », convoqués par des lettres de faire-part imprimées et envoyées aux frais de la Société, se sont réunis avant-hier devant le numéro 3 de la rue d'Aubervilliers, maison mortuaire de leur camarade J Finck, un « cent kilos » qui en pesait exactement cent cinquante-huit.

Sur le cercueil, une superbe couronne portant cette inscription simple et presque touchante « Un groupe d'amis ».

Tristes commencements pour une association dont la raison d'être est la joie et la santé !


Le Jardin d'Acclimatation annonce qu'il va procéder à une vente de volailles, pigeons, oiseaux des îles, singes et animaux divers.


Les affaires de Crète ne troublent pas seulement les esprits, mais aussi par contre-coup les fonctions de l'organisme, d'où troubles gastriques, abdominaux et névrose. Tous ces maux disparaissent infailliblement sous l'action de la chaux, élément apéritif, sédatif et tonique qui forme la base de l'eau de Pougues.


LE DRAME DE LA RUE DU TEMPLE

Un garçon de café, Jean Duchamp, âgé de trente-huit ans, qui, l’avant-dernière nuit, avait tenté d'assassiner à coups de couteau Georges Dufresne, un de ses camarades, a été arrêté hier par la Sûreté. II y a quelques années, Jean Duchamp avait été abandonné par sa femme, qui ne pouvait supporter son caractère violent. Mme Duchamp se liait bientôt avec Georges Dufresne.

Duchamp ayant rencontré Dufresne rue du Temple, le frappa de cinq coups de couteau à l'aine et au ventre, puis s'enfuit rue de Rivoli.

L'état du blessé est grave.


Pastilles Poncelet

N°6 ― Le feuilleton du journal

 La malicieuse personne avait app

La malicieuse personne avait appris à son pensionnat que les jeunes gens n'ont été créés que pour la commodité et la distraction des belles personnes, et comme elle se savait très jolie, elle cherchait en quoi le voisin de son père pourrait lui être utile ou agréable. Elle l'avait trouvé assez gauche dans ses mouvements, assez mal tourné dans ses vêtements noirs. Son visage, à vrai dire, lui avait paru sup- portable, encore qu'il fût déparé par un air de timidité qui le rendait glacial. Ce monsieur riait-il quelquefois, causait-il seulement, était-il capable de danser ? Enfin quelle ressource pouvait-il être pour une jeune fille, qui sortait des classes de Mlle Formentin, après dix ans de compression pédagogique, avec un désir immodéré de s'amuser ?

Paul Daniel ne paraissait pas vraiment offrir de sérieuses garanties, et il faut avouer que la première impression qu'il produisit fut défavorable. Mais il n'avait pas encore parlé, et tous ceux qui le connaissent savent quelle puissance de grâce et de séduction réside dans sa voix et dans son regard, quand il s'anime et veut convaincre. Le lendemain, après avoir étonné ses élèves par la distraction inusitée qu'il eut en faisant son cours, vers quatre heures, comme Mlle Guépin se promenait dans le petit jardinet qui s'étendait derrière la maison, juste assez grand pour contenir deux carrés de légumes, un puits et une plate-bande de giroflées, Paul se hasarda à pénétrer dans cet Éden. La jeune fille paraissait s'y ennuyer prodigieusement. Depuis le déjeuner, elle y faisait prendre l'air à sa rêverie, peut-être y cherchait-elle le serpent. Elle n'y trouva qu'un professeur de philosophie. Mais, ce jour-là, Daniel n'était plus paralysé par une terreur folle, il osa faire la conversation, et comme il avait de l'esprit, et surtout comme il désirait plaire, il sut distraire la charmante Florence qui dut s'avouer que la vie serait vraiment acceptable, à Beaumont, pour peu qu'il s'y trouvât une demi-douzaine de jeunes gens, professeurs ou autres, qui songeraient à mettre en commun leur ingéniosité et leur verve afin de lui procurer de l'amusement.

En attendant elle s'accommoda de son voisin, lui prodigua les sourires, les coquetteries, et l'affola si bien qu'il s'en ouvrit naïvement à sa mère, comme un véritable enfant qu'il était resté pour elle, lui déclarant que, hors de la possession de cette aimable fille, il ne connaissait pas de bonheur possible pour lui dans la vie. La mère Daniel fut très étonnée de cette soudaine éruption que rien n'avait fait prévoir, elle en fut même inquiète. Elle avait à peine soupçonné la présence de la jeune Florence dans la maison, et déjà elle en voyait les effets foudroyants. Son fils, à n'en pas douter, était en proie à une fièvre d'amour qui ne lui laissait plus la libre disposition de ses facultés. Et si le malheur voulait que du côté de la jeune fille il se heurtât à une résistance, très possible sinon probable, qu'allait-il devenir et qu'en pourrait-elle faire ?

Elle essaya de le raisonner, de lui remontrer qu'il était bien jeune, que sa situation, pour assurée qu'elle fût, n'était pas brillante, que la fille de M. Guépin montrait un goût d'élégance et un raffinement de toilette qui détonnaient avec le métier modeste de son père. Elle insinua que la jeune Florence lui semblait évaporée et coquette, et que la gravité du caractère de Paul s'accommoderait mal de cette légèreté. Les femmes de messieurs les professeurs étaient toutes personnes sérieuses et même un peu sévères; elle n'ajouta pas qu'elles étaient toutes laides, ce qui était vrai, et qu'il fallait que la femme de Paul le fût aussi. Il ne lui parut pas que le devoir d'un membre de l'Université dût aller jusqu'à un pareil renoncement professionnel. Elle ajouta à son discours beaucoup d'exclamations et un nombre considérable de soupirs, mais elle n'eut aucune prise sur l'esprit de son fils qui lui déclara, après comme avant, qu'il voulait devenir le mari de Mlle Florence, sous peine de ne prendre aucun plaisir à la vie. La mère Daniel était une brave femme, elle n'avait pas pensé une seule fois à elle-même, à son avenir, en tenant à son fils le langage raisonnable qui venait de le laisser si insensible. Elle dit alors : « Tu veux épouser cette jeune personne. C'est bien, je vais demain en parler à son père. »

Guépin était extrêmement appliqué à cheviller une persienne, quand Mme Daniel se présenta pour parler à son voisin. Celui-ci, sans remettre sa veste, introduisit la mère du jeune professeur dans sa salle à manger, qui était contigüe à son atelier, et pendant que ses ouvriers sciaient, rabotaient, clouaient avec un bruit diabolique, il fit asseoir la visiteuse et lui demanda, en criant, pour se faire entendre, ce qui lui valait le plaisir de la voir. Il se disait en lui-même : « Voilà une brave dame qui a besoin d'une bonne caisse pour serrer ses affaires à l'abri des mites et des papillons, pendant l'été, et qui vient me la commander. » Mme Daniel aussitôt, sans précaution oratoire déclara, en criant aussi, que son fils était amoureux fou de Mlle Florence et qu'il en perdait le boire et le manger. Le menuisier dit : « Fichtre ! » et comprenant qu'il n'était guère possible de continuer une conversation aussi importante au milieu d'un pareil vacarme, il se leva, ouvrit la porte de l'atelier, regarda l'heure au coucou qui battait, ajoutant son tic tac à tous les bruits du travail, et dit : « Garçons, il est 4 heures, tournez-moi les talons, allez goûter. Vous reviendrez à la demie. »

Il ferma la porte, se rapprocha de Mme Daniel et la regardant avec une surprise attendrie : « Alors comme ça, votre fils trouve ma Florence à son gré ? Ça ne m'étonne pas, car c'est une personne très instruite et qui sait se tenir comme dans la société. Il est sûr qu'elle n'est point faite pour épouser un ouvrier comme son père. Mais vous savez, ma voisine, je ne la contrarierai pas, et avant tout il faut que M. le professeur lui plaise. Pour ce qui est de l'instruction, je trouve flatteur d'avoir un gendre savant, moi qui ne suis qu'un âne. Ma Florence aura un joli sac, quand j'aurai fini de travailler le bois, et pour l'instant je lui constitue dix mille francs en dot. » Mme Daniel dut confesser avec un peu de souci que son fils n'aurait rien que ses appointements, mais qu'il pouvait compter sur l'avenir. Un homme de sa valeur n'était pas fait pour s'enterrer toute sa vie dans un lycée de province. Elle prononça le mot de « Paris » et vit la figure du menuisier s'épanouir. Il était évident que le brave homme, si simple et presque humble quand il s'agissait de lui-même, avait rêvé pour sa fille de brillantes destinées. Mais il devint réservé, presque silencieux, à partir de ce moment-là, et accueillit les amplifications de Mme Daniel avec un air de gravité. Il déclara à la voisine qu'il parlerait à sa fille de la proposition qui lui était faite, et que si elle ne la repoussait pas de prime abord, il consulterait certaines gens dans lesquels il avait grande confiance, afin de savoir au juste ce que la carrière d'un professeur de philosophie pouvait offrir de satisfaction à la juste ambition d'une femme.

Mme Daniel, comprenant qu'il n'y avait plus une parole utile à échanger avec Guépin, prit congé de lui en le priant de ne pas laisser languir son fils qui se morfondrait en attendant une réponse. Le menuisier retrouva sa langue pour dire qu'il savait ce que c'était qu'aimer, et qu'il ne voulait faire de chagrin à personne. Il se montra bonhomme, comme au début de l'entretien, et ses ouvriers recommençant à faire rage dans l'atelier, il reconduisit Mme Daniel jusqu'à l'escalier, et lui fit ses adieux en pantomime.

GEORGES OHNET
A suivre...
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