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Lundi 23 Janvier 1897


Aujourd'hui, Saint Raymond


 Non seulement les chaînes

CHRONIQUE DE L'ÉLÉGANCE

Non seulement les chaînes, dont nous partions l'autre jour, mais des ceintures, des bracelets, des tours de cou en perles d'or et d'acier tissées sur un fin cordonnet noir sont la fureur du jour. Une femme charmante, malgré son âge avancé, soixante-treize ans, qui travaille comme une fée et tire encore paru de ses talents pour soutenir un mari infirme, a trouvé dans de vieux souvenirs de famille de ces objets faits vers les premières années de la Restauration. Elle les a imités, quelques personnes élégantes s'en sont parées. Et voilà tout à coup ces délicats travaux mis à la mode, de telle sorte que l'habile travailleuse ne suffit pas à satisfaire aux demandes qui lui sont adressées. On a copié son ouvrage, mais il en est peu qui atteignent comme elle à la perfection. Sous ses doigts habiles, les perles s'alignent avec une régularité, un fini inimitable, et ces jolis objets deviennent de réels bijoux que nous ne craignons pas de recommander à toutes les personnes de goût.

On nous demande souvent comment on crée la mode. Au hasard du caprice et de la chance. En cette circonstance on peut s'étonner que l'habileté, le goût d'une personne vivant bien éloignée du monde ait créé tout à coup cette charmante nouveauté que toutes les femmes élégantes voudront posséder et dont la plupart ignoreront sans doute la touchante origine.

Une recette
de
Mme de Bonnechère

 Terrine de canards.

Terrine de canards. — Désossez deux beaux canards, séparez la chair de la peau, coupez en tranches la chair des canards, ainsi qu’un kilog de foie de veau, bien doré. D’autre part, prenez un kilog de filet de porc bien gras; hachez persil, échalotes, sel, poivre, quatre épices; prenez une barde de lard, garnissez- en le fond de la terrine, mettez un lit de farce, et encore une barde; couvrez, placez la terrine dans un grand plat creux rempli d’eau bouillante, faites cuire trois heures four modéré.
Mettez dans une casserole la carcasse, la peau, les os, sel, poivre, faites revenir, dégraissez le jus; ajoutez un demi-verre de vin de Madère; autant de vin blanc, quatre verres de jus de viande, une pointe d’ail, laissez mijoter trois heures; versez ce jus sur votre terrine et laissez refroidir.



Armand Fallières, Président de la République en 1906, était amateur de billard.
M. Hanoteaux, ministre des affaires étrangères en 1897, était passionné par Richelieu.
C'est en 1632 que Descartes déclara _ Je pense donc je suis.
M. Hanoteaux, ministre des affaires étrangères en 1897, était passionné par Richelieu.

CONSEIL UTILE

 Analyse du café moulu

Analyse du café moulu

Le café moulu est souvent falsifié avec de la chicorée ; un moyen primitif pour s’assurer de la fraude consiste à étendre un échantillon douteux sur une feuille de papier blanc. Le café pur se présente alors sous forme de petits fragments durs, à contours vifs ; la chicorée, au contraire est d’un aspect terreux et d’une couleur plus foncée. Piqués avec la pointe d’une épingle, les grains de café ricochent, tandis que la chicorée s’écrase, et se laisse enfiler. Portés sous la dent les grains de chicorée n’offrent aucune résistance et donnent un goût amer dépourvu de tout arome.
Pour fixer la quantité de chicorée ajoutée au café moulu, on dessèche une partie du café à 100 degrés ; ensuite, on prend 2 grammes du produit, que l’on tamise pour en séparer la partie la plus fine, qui est du café pur. Ce qui reste sur le tamis, on le fait macérer pendant une couple d’heures dans un peu d’eau, alors on verse sur un linge et l’on exprime fortement. La chicorée passe à travers le tissu et se fixe entre les mailles. On fait sécher la toile et on la secoue pour faire tomber le café pur. Celui-ci, ajouté à la partie tamisée, donne, â peu de chose près, la quantité exacte du café pur ; le manquant représente le poids de la chicorée.

 USAGES DU SIECLE

USAGES DU SIÈCLE


Les deuils de famille

On nous demande quelques renseignements sur la réserve que les gens du monde doivent observer pour les deuils de famille.

Le code du deuil est réglé par des usages fixes et que chacun connaît. Il est plus délicat d'observer les nuances mondaines qui s'imposent, pour les deuils de convenance.

Nous ne parlerons que de ceux-ci ; les deuils de cœur ne se portent pas sur les habits. Le deuil se divise généralement en trois périodes.

Le grand deuil de crêpe se porte pendant la première moitié du temps fixé le deuil en tout noir habillé, et le demi-deuil en gris, violet et blanc, se partagent la seconde période.

Que le deuil soit d'un an, comme celui d'un père ou beau-père, ou de trois mois, comme celui d'un oncle, il est de haute convenance de ne prendre aucune part à la vie mondaine et de se renfermer comme relations dans la plus stricte intimité tant que l'on porte le grand deuil. On reçoit les visites de condoléances, mais on n'est tenu de les rendre qu'après la première période écoulée. Après ce temps, on peut commencer à sortir, mais en gardant beaucoup de réserve, comme l'indique le décorum des vêtements, qui restent noirs. Les étoffes de soie, les passementeries et garnitures seront mates.

Les chapeaux, sans être voilés de crêpe, seront encore endeuillés les gants et accessoires entièrement noirs, point de bijoux, sinon des perles. Si l'on va au concert, au théâtre pour entendre de ta musique, ce qui pour bien des personnes est une diversion utile, on aura soin de ne pas se montrer en grande loge. Il est de bon goût de ne pas paraître dans les petits théâtres bouffes. On acceptera chez des amis des invitations soit pour diner, soit pour certaines réunions musicales, à condition que cela ne dépasse pas un cercle restreint. En un mot, sans proscrire toute espèce de relations, on évitera pendant la seconde période du deuil de se mêler aux réunions ayant un caractère de grande réception mondaine.

Cependant, on pourra se montrer en visite chez des amis, à leur jour, à des conférences, réceptions académiques, etc., etc. On pourra également donner quelques dîners intimes.

Dès que l'on est arrivé à la période du gris, du violet et du blanc, on peut sortir selon ses habitudes. Cependant, on devra attendre la fin du deuil pour rouvrir ses salons. Le deuil de veuve se porte dans la retraite absolue et austère, pendant huit mois au minimum. Après ce temps, la coupe des vêtements pourra perdre de son apparence monacale, on commencera à sortir dans une étroite intimité. Les femmes veuves qui ne sont plus jeunes, qui ont une nombreuse famille, continueront naturellement à s'en entourer, à recevoir leurs enfants et leurs petits-enfants à dîner chez elles, mais sans y admettre d'étrangers.

Le deuil de veuve se porte à l'anglaise, avec le bonnet blanc. Les cols et manchettes de linon à grand ourlet. Après un an et un jour, on quitte le crêpe et les lainages mats on commencera à porter des vêtements plus habillés et à pouvoir retourner chez ses amis. Après deux années, on peut rentrer dans le mouvement mondain.

Ce deuil se porte souvent toute la vie, ce qui sied aux femmes ayant dépassé ta jeunesse. Mais les obligations qu'il impose cessent avec les périodes que nous indiquons.

Le deuil s'impose aux hommes d'une façon moins sévère. Ils retournent à leurs affaires, à leur cercle dès que leur état d'esprit le permet. Il est admis de les voir au théâtre même en grand deuil. C'est une question de tact et .de cœur que chacun règle selon les obligations de la carrière ou des affaires. Mais leur présence est peu convenable dans les lieux de plaisir tant que le grand deuil s'impose.

Le Gaulois — 8 janvier 1897

 PETIT CARNET

PETIT CARNET

Le diner offert aux membres de la commission supérieure de classement par le général Saussier, gouverneur militaire de Paris, a eu lieu hier soir, à sept heures et demie, à l'hôtel Continental.

La table, ornée avec beaucoup de goût, comprenait quatre-vingt-dix couverts. Voici la liste des invités Le général Billot, le général Davoust, grand chancelier de la Légion d'honneur les membres du conseil supérieur de la guerre, le président de la commission de classement des troupes de la marine, l'inspecteur général de l'artillerie de marine, les commandants de corps d'armée, le préfet de la Seine, le préfet de police, le préfet de Seine-et-Oise, le secrétaire général de la présidence de la république et de la grande-chancellerie, le directeur du cabinet du président de la république, tous les officiers généraux et assimilés employés au ministère de la guerre et dans le gouvernement de Paris.

Le menu était ainsi composé :

Huîtres royal Zélande

Potage tortue aux quenelles de volaille

Bisque d'écrevisses

Turban de sole à la Joinville

Filet de bœuf à la Régence

Poulardes braisées aux truffes

Chaud-froid d'ortolans à la Russe

Homard à l'américaine

Granité au cherry-Brandy

Marquise à la bénédictine

Bécasses flanquées de cailles

Salade de romaine

Parfait de foie gras au Champagne

Pointes d'asperges à la crème

Oranges sautées à la bordelaise

Poches à l'Impératrice

Glace Comtesse Marie

Gâteau Plumcake

Corbeille de fruits Bonbons Petits fours

Amontilado supérieur

Château-Yquem 1890, Saint-Emilion en carafes Château-Latour 1878, Clos-Vougeot 1874

Moët impérial

Le général Saussier présidait, ayant à sa droite les généraux Coiffé, Hervé, Brugère, Varaigne, de Boisdeffre, Caillard, le préfet de la Seine, le général Borgnis-Desbordes.

Et à sa gauche, les généraux Caillot, de France, Larchey, Brault, Riff, de Sesmaisons, le préfet de police et le général de Saint-Germain.

En face du général Saussier avait pris place, le général Billot, ministre de la guerre. A droite du général Billot se trouvaient, les généraux Davout d'Auersuedt, grand chancelier de la Légion d'honneur Jamont, Mercier, Zurlinden, Jacquemin, Zédé, Duchesne, le préfet de Seine-et-Oise.

A la gauche du ministre avaient pris place, les généraux de Négrier, Fabre, Giovanninelli, Pierron, de Garnier des Garets, Guioth, Nismes et le secrétaire général de la grande chancellerie.

La musique de la garde républicaine s'est fait entendre pendant le dîner.

Le Gaulois — 1er décembre 1897
 On peut dire de la somatose —qui

La Somatose

On peut dire de la somatose —qui s'extrait de la viande fraiche — qu'elle est l'aliment artificiel idéal, en ce sens que non seulement elle est supérieurement nutritive, reconstituante et tonique, comme qui dirait de la quintessence de bifteck, mais encore et surtout qu'elle exerce ses incomparables vertus à l'insu du malade, à qui son assimilation n'impose aucun effort volontaire ou végétatif. Se présentant sous l'aspect d'une poudre jaunâtre, sans odeur ni saveur, d'une solubilité parfaite, eue peut être avalée, absorbée, digérée dans l'eau, le lait, le bouillon, la tisane, etc., sans même que le patient s’en aperçoive. Ce qui ne l'empêche pas d'opérer avec certitude et précision son œuvre de réparation, à laquelle se prêtent, docilement les estomacs les plus délabrés, et de refaire aux aegrotants, comme elle fait aux enfants, du muscle, de l'os, du nerf et des globules routes. Elle refait même du lait, le cas échéant, aux nourrices dont le sein est tari.

Il semble que la somatose entre tout droit, sans s'altérer ni rien perdre en route, dans le torrent circulatoire, où elle s'absorbe intégralement… et incognito. Aussi fait-elle merveille, au dire des praticiens qui en ont essayé, dans l'anémie, la neurasthénie, le rachitisme, les pâles couleurs, la phtisie, le diabète même et l'albuminurie, dans tous les cas, en un mot, où la dénutrition et la misère physiologique exigent un gavage auquel le caprice d'un estomac en détresse ne s'accommoderait pas toujours, en présence d'un autre mode d'alimentation, avec la docilité souhaitable. La somatose, dont l'usage n'est incompatible avec aucun traitement ni avec aucun régime, est plus digestible que le lait lui-même, lequel n'est pas toujours toléré, et, chose curieuse, il semble que, de par on ne sait quelle mystérieuse affinité, elle se porte et se fixe de préférence sur les organes et les tissus qui ont le plus besoin de réparations substantielles.

Bref, si ce n'est pas tout à fait la réalisation, intégrale du rêve de M. Berthelot, c'est au moins une étape importante sur la voie qui y achemine. C'est un remarquable exemple de la possibilité d'accumuler l'énergie nutritive au même titre que l'énergie mécanique. Ce n'est peut-être pas la révolution escomptée dans l'hygiène alimentaire du genre humain, mais c'est tout de même ce qui n'est pas à dédaigner t'amorce d'une révolution dans l'art de guérir.

Émile Gautier
L’année scientifique et industrielle - 1897
 En causant l

Causette

En causant l'autre jour avec un vieux docteur de mes amis, qui était venu me faire une petite visite, je me félicitais de la douceur relative de cet hiver, qui permettait de ne pas trop envier à Paris celle de la Côte d'Azur.
Oh ! oh ! fit-il en souriant, modérez votre enthousiasme. Il n'est pas de température plus traîtresse et plus dangereuse que celle-ci. Ces brusques changements de l'atmosphère, ces brouillards, cette humidité lourde sont des ennemis redoutables pour la santé. La déperdition des forces est plus grande et Dieu sait si vous en perdez, belles dames qui suivez de très près toutes les réunions mondaines Croyez-moi, prenez des précautions et surtout des reconstituants.
» J'aimerais à voir dans vos five o'clock, sur un plateau, à côté de ces vins d'Espagne que vous dégustez en grignotant des tartelettes, une bouteille de vin Désiles qui ferait couler un peu de phosphate dans vos veines et y apporterait en même temps les principes reconstituants de la kola et de la coca.
Voyez-vous, c'est tout aussi agréable au palais et c'est diantrement plus généreux.
» Pour combattre un refroidissement, pour activer la guérison d'un rhume, d'une bronchite, pour empêcher l'influenza de nous étreindre de ses griffes, je ne sais rien de meilleur qu'un verre à bordeaux de vin Désiles, mélangé à une tasse de thé brûlant. C'est un punch exquis, raffiné, qui vous charme et qui vous sauve en activant la circulation du sang et en portant dans tout votre être des principes régénérateurs.
» Et, dit le bon docteur en se levant et en embrassant une blonde fillette qui venait dire bonjour à sa marraine, n'oubliez pas que, pour les enfants, c'est un tonique incomparable.
» Que d'inquiétudes les mères s'épargneraient en leur faisant boire chaque jour un verre de vin Désiles! »

Parisette.

Sait-on avec quoi se désaltèrent ceux de nos députés qui montent le plus souvent à la tribune ? M. de Mun prend de l'eau pure ; M. Ribot, du café sucré ; M. Jaurès, du café étendu d'eau ; M. Jules Roche, café sucré et cognac ; M. Henri Brisson, eau sucrée et cognac; M. Poincaré, de la citronnade ; M. Méline, grog au rhum. Mais la plupart des autres orateurs prennent du quinquina Dubonnet additionné de sirop de citron et étendu d'eau fraîche.

 De Monte-Carlo

De Monte-Carlo

« La place du Casino a repris sa physionomie de la grande saison. La colonie aristocratique et étrangère a établi, comme toujours, ses assises à l'hôtel de Paris où, à l'heure du « tea room », et le soir, au restaurant, se retrouvent les personnalités de la société élégante en déplacement sur le littoral.

Il y a des poudres de riz à tous les prix, mais les personnes soucieuses de leur santé ont adopté la Poudre Simon, dont le suave parfum obtient partout le plus vif succès.


N°6 ― Le feuilleton du journal

 La malicieuse personne avait app

La malicieuse personne avait appris à son pensionnat que les jeunes gens n'ont été créés que pour la commodité et la distraction des belles personnes, et comme elle se savait très jolie, elle cherchait en quoi le voisin de son père pourrait lui être utile ou agréable. Elle l'avait trouvé assez gauche dans ses mouvements, assez mal tourné dans ses vêtements noirs. Son visage, à vrai dire, lui avait paru sup- portable, encore qu'il fût déparé par un air de timidité qui le rendait glacial. Ce monsieur riait-il quelquefois, causait-il seulement, était-il capable de danser ? Enfin quelle ressource pouvait-il être pour une jeune fille, qui sortait des classes de Mlle Formentin, après dix ans de compression pédagogique, avec un désir immodéré de s'amuser ?

Paul Daniel ne paraissait pas vraiment offrir de sérieuses garanties, et il faut avouer que la première impression qu'il produisit fut défavorable. Mais il n'avait pas encore parlé, et tous ceux qui le connaissent savent quelle puissance de grâce et de séduction réside dans sa voix et dans son regard, quand il s'anime et veut convaincre. Le lendemain, après avoir étonné ses élèves par la distraction inusitée qu'il eut en faisant son cours, vers quatre heures, comme Mlle Guépin se promenait dans le petit jardinet qui s'étendait derrière la maison, juste assez grand pour contenir deux carrés de légumes, un puits et une plate-bande de giroflées, Paul se hasarda à pénétrer dans cet Éden. La jeune fille paraissait s'y ennuyer prodigieusement. Depuis le déjeuner, elle y faisait prendre l'air à sa rêverie, peut-être y cherchait-elle le serpent. Elle n'y trouva qu'un professeur de philosophie. Mais, ce jour-là, Daniel n'était plus paralysé par une terreur folle, il osa faire la conversation, et comme il avait de l'esprit, et surtout comme il désirait plaire, il sut distraire la charmante Florence qui dut s'avouer que la vie serait vraiment acceptable, à Beaumont, pour peu qu'il s'y trouvât une demi-douzaine de jeunes gens, professeurs ou autres, qui songeraient à mettre en commun leur ingéniosité et leur verve afin de lui procurer de l'amusement.

En attendant elle s'accommoda de son voisin, lui prodigua les sourires, les coquetteries, et l'affola si bien qu'il s'en ouvrit naïvement à sa mère, comme un véritable enfant qu'il était resté pour elle, lui déclarant que, hors de la possession de cette aimable fille, il ne connaissait pas de bonheur possible pour lui dans la vie. La mère Daniel fut très étonnée de cette soudaine éruption que rien n'avait fait prévoir, elle en fut même inquiète. Elle avait à peine soupçonné la présence de la jeune Florence dans la maison, et déjà elle en voyait les effets foudroyants. Son fils, à n'en pas douter, était en proie à une fièvre d'amour qui ne lui laissait plus la libre disposition de ses facultés. Et si le malheur voulait que du côté de la jeune fille il se heurtât à une résistance, très possible sinon probable, qu'allait-il devenir et qu'en pourrait-elle faire ?

Elle essaya de le raisonner, de lui remontrer qu'il était bien jeune, que sa situation, pour assurée qu'elle fût, n'était pas brillante, que la fille de M. Guépin montrait un goût d'élégance et un raffinement de toilette qui détonnaient avec le métier modeste de son père. Elle insinua que la jeune Florence lui semblait évaporée et coquette, et que la gravité du caractère de Paul s'accommoderait mal de cette légèreté. Les femmes de messieurs les professeurs étaient toutes personnes sérieuses et même un peu sévères; elle n'ajouta pas qu'elles étaient toutes laides, ce qui était vrai, et qu'il fallait que la femme de Paul le fût aussi. Il ne lui parut pas que le devoir d'un membre de l'Université dût aller jusqu'à un pareil renoncement professionnel. Elle ajouta à son discours beaucoup d'exclamations et un nombre considérable de soupirs, mais elle n'eut aucune prise sur l'esprit de son fils qui lui déclara, après comme avant, qu'il voulait devenir le mari de Mlle Florence, sous peine de ne prendre aucun plaisir à la vie. La mère Daniel était une brave femme, elle n'avait pas pensé une seule fois à elle-même, à son avenir, en tenant à son fils le langage raisonnable qui venait de le laisser si insensible. Elle dit alors : « Tu veux épouser cette jeune personne. C'est bien, je vais demain en parler à son père. »

Guépin était extrêmement appliqué à cheviller une persienne, quand Mme Daniel se présenta pour parler à son voisin. Celui-ci, sans remettre sa veste, introduisit la mère du jeune professeur dans sa salle à manger, qui était contigüe à son atelier, et pendant que ses ouvriers sciaient, rabotaient, clouaient avec un bruit diabolique, il fit asseoir la visiteuse et lui demanda, en criant, pour se faire entendre, ce qui lui valait le plaisir de la voir. Il se disait en lui-même : « Voilà une brave dame qui a besoin d'une bonne caisse pour serrer ses affaires à l'abri des mites et des papillons, pendant l'été, et qui vient me la commander. » Mme Daniel aussitôt, sans précaution oratoire déclara, en criant aussi, que son fils était amoureux fou de Mlle Florence et qu'il en perdait le boire et le manger. Le menuisier dit : « Fichtre ! » et comprenant qu'il n'était guère possible de continuer une conversation aussi importante au milieu d'un pareil vacarme, il se leva, ouvrit la porte de l'atelier, regarda l'heure au coucou qui battait, ajoutant son tic tac à tous les bruits du travail, et dit : « Garçons, il est 4 heures, tournez-moi les talons, allez goûter. Vous reviendrez à la demie. »

Il ferma la porte, se rapprocha de Mme Daniel et la regardant avec une surprise attendrie : « Alors comme ça, votre fils trouve ma Florence à son gré ? Ça ne m'étonne pas, car c'est une personne très instruite et qui sait se tenir comme dans la société. Il est sûr qu'elle n'est point faite pour épouser un ouvrier comme son père. Mais vous savez, ma voisine, je ne la contrarierai pas, et avant tout il faut que M. le professeur lui plaise. Pour ce qui est de l'instruction, je trouve flatteur d'avoir un gendre savant, moi qui ne suis qu'un âne. Ma Florence aura un joli sac, quand j'aurai fini de travailler le bois, et pour l'instant je lui constitue dix mille francs en dot. » Mme Daniel dut confesser avec un peu de souci que son fils n'aurait rien que ses appointements, mais qu'il pouvait compter sur l'avenir. Un homme de sa valeur n'était pas fait pour s'enterrer toute sa vie dans un lycée de province. Elle prononça le mot de « Paris » et vit la figure du menuisier s'épanouir. Il était évident que le brave homme, si simple et presque humble quand il s'agissait de lui-même, avait rêvé pour sa fille de brillantes destinées. Mais il devint réservé, presque silencieux, à partir de ce moment-là, et accueillit les amplifications de Mme Daniel avec un air de gravité. Il déclara à la voisine qu'il parlerait à sa fille de la proposition qui lui était faite, et que si elle ne la repoussait pas de prime abord, il consulterait certaines gens dans lesquels il avait grande confiance, afin de savoir au juste ce que la carrière d'un professeur de philosophie pouvait offrir de satisfaction à la juste ambition d'une femme.

Mme Daniel, comprenant qu'il n'y avait plus une parole utile à échanger avec Guépin, prit congé de lui en le priant de ne pas laisser languir son fils qui se morfondrait en attendant une réponse. Le menuisier retrouva sa langue pour dire qu'il savait ce que c'était qu'aimer, et qu'il ne voulait faire de chagrin à personne. Il se montra bonhomme, comme au début de l'entretien, et ses ouvriers recommençant à faire rage dans l'atelier, il reconduisit Mme Daniel jusqu'à l'escalier, et lui fit ses adieux en pantomime.

GEORGES OHNET
La suite ...

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