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Jeudi 19 Octobre 1897


 selle pneumatique

CHRONIQUE DE L'ÉLÉGANCE

On se loue beaucoup en Amérique d'un perfectionnement apporté à l'exercice de la bicyclette. C'est une selle pneumatique, sorte de coussin fixé dans le fond du vêtement spécial, qui se gonfle et se dégonfle à volonté, à l'aide d un tube adroitement placé. La marche, paraît-il obtient ainsi une élasticité extraordinaire qui supprime toutes les trépidations. Lorsqu'on met pied à terre, le coussin peut être dégonflé instantanément.

Rond de cuir pour bicyclettes Voilà une association d'idées tout à fait moderne et originale. On en dit des merveilles.

Une recette
de
Mme de Bonnechère

 Nouilles au jambon.

Nouilles au Jambon. Coupez en petits morceaux du maigre de jambon; passez au beurre à feu doux; mouillez de bouillon, ajoutez une demi-livre de nouilles, un morceau de beurre, du fromage de Gruyère râpé, mêlez et ajoutez un peu de poivre de Cayenne.



Le 7 février 1896, les chemins de fer de l'Est mirent en service un wagon éclairé à l'acétylène.
Comme tous les mercredis, Félix Faure présidait le conseil des ministres le 23 novembre 1897.
Le 6 décembre 1897, 36 courreurs s’élancaient pour la terrible épreuve vélocipédique des six jours de New-York.
Le 6 décembre 1851, à Paris, les cours et les tribunaux ouvrirent leurs audiences aux heures ordinaires.

CONSEIL UTILE

 Renseignements précieux - Ninon

Renseignements précieux.

Les réunions du soir et les dîners sont fréquents, nous recommandons donc à nos lectrices si charmantes d’employer le véritable Lait de Ninon pout le visage, le cou, les épaules et les bras, elles devront à ce produit spécial un. éclat incomparable de jeunesse et la peau blanche du lis. Il existe en trois teintes blanc, rosé et rachel. Prix : 5 francs le flacon et 5 fr. 85 franco contre mandat poste adressé à la Parfumerie Ninon, 31 rue du Quatre Septembre.

 USAGES DU SIECLE

USAGES DU SIÈCLE


Les deuils de famille

On nous demande quelques renseignements sur la réserve que les gens du monde doivent observer pour les deuils de famille.

Le code du deuil est réglé par des usages fixes et que chacun connaît. Il est plus délicat d'observer les nuances mondaines qui s'imposent, pour les deuils de convenance.

Nous ne parlerons que de ceux-ci ; les deuils de cœur ne se portent pas sur les habits. Le deuil se divise généralement en trois périodes.

Le grand deuil de crêpe se porte pendant la première moitié du temps fixé le deuil en tout noir habillé, et le demi-deuil en gris, violet et blanc, se partagent la seconde période.

Que le deuil soit d'un an, comme celui d'un père ou beau-père, ou de trois mois, comme celui d'un oncle, il est de haute convenance de ne prendre aucune part à la vie mondaine et de se renfermer comme relations dans la plus stricte intimité tant que l'on porte le grand deuil. On reçoit les visites de condoléances, mais on n'est tenu de les rendre qu'après la première période écoulée. Après ce temps, on peut commencer à sortir, mais en gardant beaucoup de réserve, comme l'indique le décorum des vêtements, qui restent noirs. Les étoffes de soie, les passementeries et garnitures seront mates.

Les chapeaux, sans être voilés de crêpe, seront encore endeuillés les gants et accessoires entièrement noirs, point de bijoux, sinon des perles. Si l'on va au concert, au théâtre pour entendre de ta musique, ce qui pour bien des personnes est une diversion utile, on aura soin de ne pas se montrer en grande loge. Il est de bon goût de ne pas paraître dans les petits théâtres bouffes. On acceptera chez des amis des invitations soit pour diner, soit pour certaines réunions musicales, à condition que cela ne dépasse pas un cercle restreint. En un mot, sans proscrire toute espèce de relations, on évitera pendant la seconde période du deuil de se mêler aux réunions ayant un caractère de grande réception mondaine.

Cependant, on pourra se montrer en visite chez des amis, à leur jour, à des conférences, réceptions académiques, etc., etc. On pourra également donner quelques dîners intimes.

Dès que l'on est arrivé à la période du gris, du violet et du blanc, on peut sortir selon ses habitudes. Cependant, on devra attendre la fin du deuil pour rouvrir ses salons. Le deuil de veuve se porte dans la retraite absolue et austère, pendant huit mois au minimum. Après ce temps, la coupe des vêtements pourra perdre de son apparence monacale, on commencera à sortir dans une étroite intimité. Les femmes veuves qui ne sont plus jeunes, qui ont une nombreuse famille, continueront naturellement à s'en entourer, à recevoir leurs enfants et leurs petits-enfants à dîner chez elles, mais sans y admettre d'étrangers.

Le deuil de veuve se porte à l'anglaise, avec le bonnet blanc. Les cols et manchettes de linon à grand ourlet. Après un an et un jour, on quitte le crêpe et les lainages mats on commencera à porter des vêtements plus habillés et à pouvoir retourner chez ses amis. Après deux années, on peut rentrer dans le mouvement mondain.

Ce deuil se porte souvent toute la vie, ce qui sied aux femmes ayant dépassé ta jeunesse. Mais les obligations qu'il impose cessent avec les périodes que nous indiquons.

Le deuil s'impose aux hommes d'une façon moins sévère. Ils retournent à leurs affaires, à leur cercle dès que leur état d'esprit le permet. Il est admis de les voir au théâtre même en grand deuil. C'est une question de tact et .de cœur que chacun règle selon les obligations de la carrière ou des affaires. Mais leur présence est peu convenable dans les lieux de plaisir tant que le grand deuil s'impose.

Le Gaulois — 8 janvier 1897

 PETIT CARNET

PETIT CARNET

Le diner offert aux membres de la commission supérieure de classement par le général Saussier, gouverneur militaire de Paris, a eu lieu hier soir, à sept heures et demie, à l'hôtel Continental.

La table, ornée avec beaucoup de goût, comprenait quatre-vingt-dix couverts. Voici la liste des invités Le général Billot, le général Davoust, grand chancelier de la Légion d'honneur les membres du conseil supérieur de la guerre, le président de la commission de classement des troupes de la marine, l'inspecteur général de l'artillerie de marine, les commandants de corps d'armée, le préfet de la Seine, le préfet de police, le préfet de Seine-et-Oise, le secrétaire général de la présidence de la république et de la grande-chancellerie, le directeur du cabinet du président de la république, tous les officiers généraux et assimilés employés au ministère de la guerre et dans le gouvernement de Paris.

Le menu était ainsi composé :

Huîtres royal Zélande

Potage tortue aux quenelles de volaille

Bisque d'écrevisses

Turban de sole à la Joinville

Filet de bœuf à la Régence

Poulardes braisées aux truffes

Chaud-froid d'ortolans à la Russe

Homard à l'américaine

Granité au cherry-Brandy

Marquise à la bénédictine

Bécasses flanquées de cailles

Salade de romaine

Parfait de foie gras au Champagne

Pointes d'asperges à la crème

Oranges sautées à la bordelaise

Poches à l'Impératrice

Glace Comtesse Marie

Gâteau Plumcake

Corbeille de fruits Bonbons Petits fours

Amontilado supérieur

Château-Yquem 1890, Saint-Emilion en carafes Château-Latour 1878, Clos-Vougeot 1874

Moët impérial

Le général Saussier présidait, ayant à sa droite les généraux Coiffé, Hervé, Brugère, Varaigne, de Boisdeffre, Caillard, le préfet de la Seine, le général Borgnis-Desbordes.

Et à sa gauche, les généraux Caillot, de France, Larchey, Brault, Riff, de Sesmaisons, le préfet de police et le général de Saint-Germain.

En face du général Saussier avait pris place, le général Billot, ministre de la guerre. A droite du général Billot se trouvaient, les généraux Davout d'Auersuedt, grand chancelier de la Légion d'honneur Jamont, Mercier, Zurlinden, Jacquemin, Zédé, Duchesne, le préfet de Seine-et-Oise.

A la gauche du ministre avaient pris place, les généraux de Négrier, Fabre, Giovanninelli, Pierron, de Garnier des Garets, Guioth, Nismes et le secrétaire général de la grande chancellerie.

La musique de la garde républicaine s'est fait entendre pendant le dîner.

Le Gaulois — 1er décembre 1897
 On peut dire de la somatose —qui

La Somatose

On peut dire de la somatose —qui s'extrait de la viande fraiche — qu'elle est l'aliment artificiel idéal, en ce sens que non seulement elle est supérieurement nutritive, reconstituante et tonique, comme qui dirait de la quintessence de bifteck, mais encore et surtout qu'elle exerce ses incomparables vertus à l'insu du malade, à qui son assimilation n'impose aucun effort volontaire ou végétatif. Se présentant sous l'aspect d'une poudre jaunâtre, sans odeur ni saveur, d'une solubilité parfaite, eue peut être avalée, absorbée, digérée dans l'eau, le lait, le bouillon, la tisane, etc., sans même que le patient s’en aperçoive. Ce qui ne l'empêche pas d'opérer avec certitude et précision son œuvre de réparation, à laquelle se prêtent, docilement les estomacs les plus délabrés, et de refaire aux aegrotants, comme elle fait aux enfants, du muscle, de l'os, du nerf et des globules routes. Elle refait même du lait, le cas échéant, aux nourrices dont le sein est tari.

Il semble que la somatose entre tout droit, sans s'altérer ni rien perdre en route, dans le torrent circulatoire, où elle s'absorbe intégralement… et incognito. Aussi fait-elle merveille, au dire des praticiens qui en ont essayé, dans l'anémie, la neurasthénie, le rachitisme, les pâles couleurs, la phtisie, le diabète même et l'albuminurie, dans tous les cas, en un mot, où la dénutrition et la misère physiologique exigent un gavage auquel le caprice d'un estomac en détresse ne s'accommoderait pas toujours, en présence d'un autre mode d'alimentation, avec la docilité souhaitable. La somatose, dont l'usage n'est incompatible avec aucun traitement ni avec aucun régime, est plus digestible que le lait lui-même, lequel n'est pas toujours toléré, et, chose curieuse, il semble que, de par on ne sait quelle mystérieuse affinité, elle se porte et se fixe de préférence sur les organes et les tissus qui ont le plus besoin de réparations substantielles.

Bref, si ce n'est pas tout à fait la réalisation, intégrale du rêve de M. Berthelot, c'est au moins une étape importante sur la voie qui y achemine. C'est un remarquable exemple de la possibilité d'accumuler l'énergie nutritive au même titre que l'énergie mécanique. Ce n'est peut-être pas la révolution escomptée dans l'hygiène alimentaire du genre humain, mais c'est tout de même ce qui n'est pas à dédaigner t'amorce d'une révolution dans l'art de guérir.

Émile Gautier
L’année scientifique et industrielle - 1897
 Le mal régnant.

Causerie du foyer - Vin Désiles


Le mal régnant

L'hiver froid et humide que nous subissons entraîne une reprise des affections grippales et de leurs complications. Sans avoir à déplorer un état d'influenza épidémique analogue à celui de ces dernières années, il est incontestable que la mortalité par affections respiratoires subit actuellement une recrudescence notable. Chacun se plaint, plus ou moins, de maux de tête, d'enchifrènement, de courbature fébrile, de malaises, avec frissonnements et douleurs contusives les personnes maladives sont surtout prostrées, et comme démolies, par la constitution grippale actuelle
ment régnante.
C'est un tort de temporiser avec la grippe et de dire avec certains médecins Tant-Mieux « C'est un mal passager, qui se guérit, les pieds sur les chenets. » S'il est des formes bénignes de la grippe, il en est, en revanche, de terribles, et les observations de ces dernières années ne l'ont que trop prouvé La pneumonie infectieuse, les congestions mortelles, la bronchite capillaire, les complications du côté du cœur et surtout les poussées tuberculeuses succèdent fréquemment aux affections grippales les plus simples, négligées ou mal soignées.
Dés que les douleurs généralisées, la dépression brusque du système nerveux, la fièvre annoncent qu'il ne s'agit pas d'un rhume ordinaire, il faut recourir, immédiatement, à la médication tonique du système nerveux et de la circulation et modifier la nutrition dans son ensemble. La kola et la coca, tonique du cœur, du cerveau et des muscles ; le quinquina, puissant stomachique et fébrifuge le cacao, analeptique par excellence ; le phosphate de chaux, dynamogène et vitalisant l'iode, altérant et sécrétoire tels sont les agents de la médication antigrippale. Ils sont tous réunis dans le Vin Désiles, grâce à un excipient spécial qui en fait un remède aussi savoureux qu'énergiquement efficace.
Tout-puissant pour guérir, le Vin Désiles n'est pas moins recommandable à titre préventif. En augmentant la résistance vitale des personnes délicates ou affaiblies, il les préserve des maladies respiratoires, qui alimentent si lourdement, à cette époque, le tribut journalier que paye à la mort notre pauvre humanité.

Dr HADET

LA SOMATOSE

On confond bien souvent les fortifiants avec les excitants l'effet produit par ces derniers est presque immédiat mais éphémère, tandis que la «Somatose», extraite des albumoses de viande, c'est- à-dire de la partie essentiellement nutritive, constitue un véritable reconstituant durable. C'est le remède souverain, que l'on trouve dans toutes les pharmacies, contre l'anémie, la tuberculose et la débilité en général.

 Les établissements Allez frères

Les établissements Allez frères viennent de compléter dans leurs magasins bien connus le rayon d’éclairage qui répond désormais admirablement aux nécessités de la vie moderne.

Ce rayon a reçu un développement considérable par l’adjonction de l’éclairage électrique qui se trouve représenté dans les établissements Allez frères par les procédés les plus simples comme les plus riches et les plus élégants.

D’ailleurs nous nous proposons de visiter en détail et à. l’intention de nos lecteurs, les transformations si heureusement réalisées par les établissements Allez frères.

Il y a des poudres de riz à tous les prix, mais les personnes soucieuses de leur santé ont adopté la Poudre Simon, dont le suave parfum obtient partout le plus vif succès.


N°6 ― Le feuilleton du journal

 La malicieuse personne avait app

La malicieuse personne avait appris à son pensionnat que les jeunes gens n'ont été créés que pour la commodité et la distraction des belles personnes, et comme elle se savait très jolie, elle cherchait en quoi le voisin de son père pourrait lui être utile ou agréable. Elle l'avait trouvé assez gauche dans ses mouvements, assez mal tourné dans ses vêtements noirs. Son visage, à vrai dire, lui avait paru sup- portable, encore qu'il fût déparé par un air de timidité qui le rendait glacial. Ce monsieur riait-il quelquefois, causait-il seulement, était-il capable de danser ? Enfin quelle ressource pouvait-il être pour une jeune fille, qui sortait des classes de Mlle Formentin, après dix ans de compression pédagogique, avec un désir immodéré de s'amuser ?

Paul Daniel ne paraissait pas vraiment offrir de sérieuses garanties, et il faut avouer que la première impression qu'il produisit fut défavorable. Mais il n'avait pas encore parlé, et tous ceux qui le connaissent savent quelle puissance de grâce et de séduction réside dans sa voix et dans son regard, quand il s'anime et veut convaincre. Le lendemain, après avoir étonné ses élèves par la distraction inusitée qu'il eut en faisant son cours, vers quatre heures, comme Mlle Guépin se promenait dans le petit jardinet qui s'étendait derrière la maison, juste assez grand pour contenir deux carrés de légumes, un puits et une plate-bande de giroflées, Paul se hasarda à pénétrer dans cet Éden. La jeune fille paraissait s'y ennuyer prodigieusement. Depuis le déjeuner, elle y faisait prendre l'air à sa rêverie, peut-être y cherchait-elle le serpent. Elle n'y trouva qu'un professeur de philosophie. Mais, ce jour-là, Daniel n'était plus paralysé par une terreur folle, il osa faire la conversation, et comme il avait de l'esprit, et surtout comme il désirait plaire, il sut distraire la charmante Florence qui dut s'avouer que la vie serait vraiment acceptable, à Beaumont, pour peu qu'il s'y trouvât une demi-douzaine de jeunes gens, professeurs ou autres, qui songeraient à mettre en commun leur ingéniosité et leur verve afin de lui procurer de l'amusement.

En attendant elle s'accommoda de son voisin, lui prodigua les sourires, les coquetteries, et l'affola si bien qu'il s'en ouvrit naïvement à sa mère, comme un véritable enfant qu'il était resté pour elle, lui déclarant que, hors de la possession de cette aimable fille, il ne connaissait pas de bonheur possible pour lui dans la vie. La mère Daniel fut très étonnée de cette soudaine éruption que rien n'avait fait prévoir, elle en fut même inquiète. Elle avait à peine soupçonné la présence de la jeune Florence dans la maison, et déjà elle en voyait les effets foudroyants. Son fils, à n'en pas douter, était en proie à une fièvre d'amour qui ne lui laissait plus la libre disposition de ses facultés. Et si le malheur voulait que du côté de la jeune fille il se heurtât à une résistance, très possible sinon probable, qu'allait-il devenir et qu'en pourrait-elle faire ?

Elle essaya de le raisonner, de lui remontrer qu'il était bien jeune, que sa situation, pour assurée qu'elle fût, n'était pas brillante, que la fille de M. Guépin montrait un goût d'élégance et un raffinement de toilette qui détonnaient avec le métier modeste de son père. Elle insinua que la jeune Florence lui semblait évaporée et coquette, et que la gravité du caractère de Paul s'accommoderait mal de cette légèreté. Les femmes de messieurs les professeurs étaient toutes personnes sérieuses et même un peu sévères; elle n'ajouta pas qu'elles étaient toutes laides, ce qui était vrai, et qu'il fallait que la femme de Paul le fût aussi. Il ne lui parut pas que le devoir d'un membre de l'Université dût aller jusqu'à un pareil renoncement professionnel. Elle ajouta à son discours beaucoup d'exclamations et un nombre considérable de soupirs, mais elle n'eut aucune prise sur l'esprit de son fils qui lui déclara, après comme avant, qu'il voulait devenir le mari de Mlle Florence, sous peine de ne prendre aucun plaisir à la vie. La mère Daniel était une brave femme, elle n'avait pas pensé une seule fois à elle-même, à son avenir, en tenant à son fils le langage raisonnable qui venait de le laisser si insensible. Elle dit alors : « Tu veux épouser cette jeune personne. C'est bien, je vais demain en parler à son père. »

Guépin était extrêmement appliqué à cheviller une persienne, quand Mme Daniel se présenta pour parler à son voisin. Celui-ci, sans remettre sa veste, introduisit la mère du jeune professeur dans sa salle à manger, qui était contigüe à son atelier, et pendant que ses ouvriers sciaient, rabotaient, clouaient avec un bruit diabolique, il fit asseoir la visiteuse et lui demanda, en criant, pour se faire entendre, ce qui lui valait le plaisir de la voir. Il se disait en lui-même : « Voilà une brave dame qui a besoin d'une bonne caisse pour serrer ses affaires à l'abri des mites et des papillons, pendant l'été, et qui vient me la commander. » Mme Daniel aussitôt, sans précaution oratoire déclara, en criant aussi, que son fils était amoureux fou de Mlle Florence et qu'il en perdait le boire et le manger. Le menuisier dit : « Fichtre ! » et comprenant qu'il n'était guère possible de continuer une conversation aussi importante au milieu d'un pareil vacarme, il se leva, ouvrit la porte de l'atelier, regarda l'heure au coucou qui battait, ajoutant son tic tac à tous les bruits du travail, et dit : « Garçons, il est 4 heures, tournez-moi les talons, allez goûter. Vous reviendrez à la demie. »

Il ferma la porte, se rapprocha de Mme Daniel et la regardant avec une surprise attendrie : « Alors comme ça, votre fils trouve ma Florence à son gré ? Ça ne m'étonne pas, car c'est une personne très instruite et qui sait se tenir comme dans la société. Il est sûr qu'elle n'est point faite pour épouser un ouvrier comme son père. Mais vous savez, ma voisine, je ne la contrarierai pas, et avant tout il faut que M. le professeur lui plaise. Pour ce qui est de l'instruction, je trouve flatteur d'avoir un gendre savant, moi qui ne suis qu'un âne. Ma Florence aura un joli sac, quand j'aurai fini de travailler le bois, et pour l'instant je lui constitue dix mille francs en dot. » Mme Daniel dut confesser avec un peu de souci que son fils n'aurait rien que ses appointements, mais qu'il pouvait compter sur l'avenir. Un homme de sa valeur n'était pas fait pour s'enterrer toute sa vie dans un lycée de province. Elle prononça le mot de « Paris » et vit la figure du menuisier s'épanouir. Il était évident que le brave homme, si simple et presque humble quand il s'agissait de lui-même, avait rêvé pour sa fille de brillantes destinées. Mais il devint réservé, presque silencieux, à partir de ce moment-là, et accueillit les amplifications de Mme Daniel avec un air de gravité. Il déclara à la voisine qu'il parlerait à sa fille de la proposition qui lui était faite, et que si elle ne la repoussait pas de prime abord, il consulterait certaines gens dans lesquels il avait grande confiance, afin de savoir au juste ce que la carrière d'un professeur de philosophie pouvait offrir de satisfaction à la juste ambition d'une femme.

Mme Daniel, comprenant qu'il n'y avait plus une parole utile à échanger avec Guépin, prit congé de lui en le priant de ne pas laisser languir son fils qui se morfondrait en attendant une réponse. Le menuisier retrouva sa langue pour dire qu'il savait ce que c'était qu'aimer, et qu'il ne voulait faire de chagrin à personne. Il se montra bonhomme, comme au début de l'entretien, et ses ouvriers recommençant à faire rage dans l'atelier, il reconduisit Mme Daniel jusqu'à l'escalier, et lui fit ses adieux en pantomime.

GEORGES OHNET
La suite ...

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